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Cadernos do Arquivo Municipal

versão impressa ISSN 0873-9870versão On-line ISSN 2183-3176

Cadernos do Arquivo Municipal vol.ser2 no.24 Lisboa jul. 2025  Epub 31-Ago-2025

https://doi.org/doi.org/10.48751/cam-2025-24427 

Destaque

Décoloniser et repenser l’écriture de l’histoire de l’Afrique dans ses rapports avec l’occident au XXIe siècle

Decolonizing and rethinking the writing of the history of Africa in its relations with the West in the 21st century

Descolonizar e repensar a escrita da história de África nas suas relações com o Ocidente no século XXI

Noé Serge Lobhe Bilebeli 
http://orcid.org/0009-0004-0616-5874

i Université de Douala, Douala, Cameroun. sernolobil@gmail.com


Résumé

La présente étude de l’écriture de l’histoire de l’Afrique dans ses rapports avec l’occident revêt une double dimension du point de vue historique et ontologique. L’intérêt principal de cette recherche consiste essentiellement à déconstruire scientifiquement les stéréotypes véhiculés sur l’histoire de l’Afrique par les tenants du discours afro-pessimiste afin de poser un regard pluriel sur les réalités polysémiques de notre continent. La problématique de ce travail repose un triptyque notamment, l’écriture de l’histoire de l’Afrique requiert-t-elle une rationalisation, une nationalisation ou une universalisation du discours ? De cette problématique découle une hypothèse fondamentale à savoir, l’histoire de l’Afrique a longtemps été une discipline dédiée aux sources écrites et l’étude de son passé demeure galvaudée par des interprétations partielles. La grille théorique mobilisée est celle de la démarginalisation qui fait valoir la primauté de la recherche d’une solution africaine de développement de notre continent. Cette approche méthodologique est à la fois heuristique, herméneutique, historique et sociocritique. Comme résultat majeur, repenser l’écriture de l’histoire de l’Afrique permet de sortir des sentiers battus d’une production scientifique et intellectuelle sclérosée susceptible de décloisonner les disciplines et se positionner dans la mondialisation.

Mots-clés: Décolonialité; Décolonisation; Colonisation; Nationalisation; Afrique

Abstract

This study of the historiography of Africa in its relationship with the West has both a historical and an ontological dimension. The main objective of this research is to scientifically deconstruct the stereotypes conveyed about Africa’s history by proponents of Afro-pessimistic discourse, in order to promote a plural perspective on the continent’s polysemic realities. The central problem of this work is structured around a triptych: does the writing of African history require a rationalization, a nationalization, or a universalization of its discourse? From this question emerges a fundamental hypothesis: African history has long been a discipline centered on written sources, and the study of its past continues to be devalued by partial interpretations. The theoretical framework adopted is that of demarginalization, which emphasizes the primacy of seeking African solutions for the continent’s development. This methodological approach is simultaneously heuristic, hermeneutic, historical, and sociocritical. As a major outcome, rethinking the writing of African history allows us to move beyond the beaten path of a sclerotic scientific and intellectual production - towards one capable of breaking down disciplinary boundaries and positioning itself within the dynamics of globalization.

Keywords: Decoloniality; Decolonization; Colonization; Nationalization; Africa

Resumo

Este estudo da escrita da história de África nas suas relações com o Ocidente tem uma dupla dimensão, do ponto de vista histórico e ontológico. O principal foco deste artigo consiste essencialmente na desconstrução científica dos estereótipos veiculados sobre a história de África pelos proponentes do discurso afro-pessimista, de forma a lançar um olhar plural sobre as realidades polissémicas do continente. A problemática deste trabalho assenta num tríptico: a escrita da história de África exige uma racionalização, uma nacionalização ou uma universalização do discurso? Desta questão surge uma hipótese fundamental: a história de África tem sido, desde há muito, uma disciplina dedicada às fontes escritas, e o estudo do seu passado permanece enviezado por interpretações parciais. O quadro teórico utilizado é o da desmarginalização, que afirma a primazia da procura de uma solução africana para o desenvolvimento do continente. Esta abordagem metodológica é, simultaneamente, heurística, hermenêutica, histórica e sociocrítica. Como resultado importante, repensar a escrita da história de África permite-nos ir além dos caminhos já percorridos por uma produção científica e intelectual esclerótica, rumo a uma abordagem capaz de romper fronteiras disciplinares e posicionar-se nas dinâmicas da globalização.

Palavras-chave: Descolonialidade; Descolonização; Colonização; Nacionalização; África

Introduction

Le Cameroun, comme tous les pays africains, est marqué par l’émergence d’une nouvelle posture des rapports Françafrique caractérisée par la remise en question progressive des accords de coopération ainsi que la levée de certains tabous aboutissant à la déclassification de certaines archives coloniales. Cette avancée de la coopération a permis la mise en place d’une commission mixte franco-camerounaise pluridisciplinaire sur le rôle et l’engagement de la France au Cameroun dans la lutte contre les mouvements indépendantistes et d’opposition entre 1945 et 1971. Cette commission a présenté les conclusions de ses travaux respectivement au Président français Emmanuel Macron, le 21 janvier 2025, et au Président camerounais Paul Biya, le 28 janvier 2025.

C’est dans ce contexte que nous avons suggéré un nouveau positionnement de l’Afrique par rapport à l’occident à travers une réécriture de son histoire parfois méconnue ou galvaudée par des intérêts géopolitiques ou géostratégiques diversifiés. Les voyants semblent à priori au vert et nous voulons profiter de cette situation favorable pour entreprendre une recherche qui permet de décoloniser et repenser l’écriture de l’histoire de l’Afrique dans ses rapports avec l’occident au XXIe siècle. Car, la recherche historique en Afrique a pour objectif fondamental de contribuer à mouler la société africaine en fonction de ses référents endogènes. En ce sens, elle détermine à la fois le passé et le devenir de l’Afrique. La présente recherche évalue les conséquences du déni de l’histoire africaine dans la construction d’une historicité qui transcende le réductionnisme de la posture néocoloniale de l’intelligentsia post-indépendante formatée à la pensée occidentale.

Ce travail questionne les héritages coloniaux ou néocoloniaux et leurs rapports avec le processus de la décolonisation de la pensée en Afrique conformément au préambule à la constitution de l’UNESCO, du 16 novembre 1945, qui stipule : « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix » (Organisation des Nations Unies…, 1945). L’instrumentalisation de l’histoire constitue ici un véritable danger pour la sécurité intellectuelle des populations. L’enjeu de cette étude consiste à identifier les voies de ré-conceptualisation à travers une reformulation du sens de l’écriture de l’histoire de l’Afrique. Sur le plan historique, l’Afrique, berceau de l’humanité, a été longtemps victime de la négation de son histoire. Plus de soixante ans après les indépendances, l’intelligentsia africaine a accumulée une solide expérience. Elle cherche à atteindre non seulement la maturité mais surtout à s’émanciper de la dépendance vis-à-vis de l’occident. L’intérêt principal de cette recherche consiste essentiellement à déconstruire scientifiquement les stéréotypes véhiculés sur l’histoire de l’Afrique par les tenants du discours afro-pessimiste afin de poser un regard pluriel sur les réalités polysémiques de notre continent.

La problématique de ce travail repose un triptyque notamment, l’écriture de l’histoire de l’Afrique requiert-t-elle une rationalisation, une nationalisation ou une universalisation de son discours ? Ce triptyque s’inscrit en droite ligne de la réflexion initiale de Cheikh Anta Diop sur la nécessité d’une restauration de la conscience historique africaine. De cette problématique découle une hypothèse fondamentale à savoir, l’histoire de l’Afrique a longtemps été une discipline dédiée aux sources écrites. Plus encore, l’écriture du passé historique africain a été instrumentalisée par des interprétations d’ordres coloniales ou néocoloniales à tendances parcellaires, filtrées ou orientées. La grille théorique mobilisée est celle de la démarginalisation qui fait valoir la primauté de la recherche d’une solution africaine de développement de notre continent. L’approche méthodologique est à la fois heuristique, herméneutique, historique et sociocritique fondée sur une transversalité inter et pluridisciplinaire. Les approches historiennes, anthropologiques ou littéraires de l’étude de la culture africaine sont jumelées à d’autres instruments théoriques empruntés à des disciplines telles que la science politique, l’irénologie, la polémologie. La réalisation de cette recherche a nécessité plusieurs descentes sur le terrain notamment, la consultation des sources d’archives numériques de l’Université Bourguiba de Dakar au Sénégal, celles du Groupe International et Interdisciplinaire de Recherche sur l’Afrique et les Diaspora africaines MUNTU de Washington DC aux Etats-Unis, ainsi que les fonds documentaires de l’Union Africaine et du Centre de Recherche et d’Etudes Politiques et Stratégiques CREPS de l’Université de Yaoundé II à Soa au Cameroun.

Cet article est présenté sous la forme d’une contribution théorique et fondamentale prescrite la norme CAMES. Il est subdivisé en deux principales parties. La première partie effectue l’état des lieux en mettant une emphase sur la manière dont l’écriture de l’histoire de l’Afrique a été pensée ou instrumentalisée par divers mécanismes de colonisation ou néocolonisation de son espace. La seconde partie évoque la nécessité contemporaine d’une décolonisation de la pensée en repensant l’écriture d’histoire de l’Afrique selon les nouveaux paradigmes du multilatéralisme tels que le rejet des stéréotypes et la posture décomplexée de l’intelligentsia africaine.

L’histoire de l’Afrique pensée selon les subjectivités et intérêts coloniaux

Pour effectuer une analyse judicieuse des potentialités de l’histoire de l’Afrique, il importe tout abord d’effectuer une évaluation à mi-parcours des contraintes qui ont jalonné l’écriture de l’histoire de l’Afrique. Celle-ci a été pensée selon certaines subjectivités et intérêts coloniaux ou néocoloniaux. Pour la certains (Horkheimer, 2009, p. 259), la mentalité coloniale et impérialiste européenne a cautionné le déni de l’histoire de l’Afrique à travers le discours des maitres penseurs tels que Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1965, pp. 78-85). Or une analyse plus approfondie de la position impérialiste des intellectuels européens montre que cette posture, bien pensée et orchestrée à dessein relevait en réalité d’un complotisme hégémoniste de l’Europe qui semblait méconnaitre la profondeur de l’histoire africaine et la limitait à certains stéréotypes ou clichés ethnocentristes.

L’histoire de l’Afrique face au complotisme hégémoniste de l’Europe impériale

Au début du XIXe siècle, l’Europe impériale se positionne comme étant le centre du monde. Les empires coloniaux sont essentiellement constitués entre 1870 et 1914. Les européens possèdent quelques territoires le long du littoral africain pour multiplier les échanges commerciaux. Sur le plan géopolitique et géostratégique, l’Europe organise sa politique expansionniste à travers la conquête territoriale et la mise en place des colonies de peuplement et d’exploitation dans le but de caser le surplus de la population ou rechercher les débouchées en fournissant des matières premières et des produits agricoles aux industries européennes. A cette époque, non seulement l’Europe impériale n’avait pas achevé l’exploration des territoires colonisés dont l’hinterland restait pour la majorité méconnue, mais aussi, l’Europe construit un référent nihiliste et supranational qui, soit proclame que rien n’existe ou rien n’est au-dessus de la civilisation occidentale, soit affirme que l’occident est au-dessus de toutes les civilisations qui pourraient exister : voilà la posture du complotisme hégémoniste de l’Europe impériale en Afrique. La République française de Jules Ferry, à la différence des autres puissances coloniales anglaises, portugaises ou espagnoles, etc., précise la nécessité ou le devoir de civiliser les races inférieures comme un des objectifs majeurs de l’expansion coloniale (Agamben, 2003, p. 180).

Cet impérialisme européen est conforté par la faiblesse contextuelle du continent africain fragilisé par plusieurs siècles de traite négrière. A titre d’illustration, près de 60 000 esclaves étalent déportés par an. La traite atlantique a durement éprouvé les populations des régions côtières de l’Afrique. On estime à environ 12 millions le nombre d’individus capturés à partir du XVIIIe siècle dont 6 millions ont été déportés en outre-mer, 4 millions livrés à la captivité domestique et 2 millions décédés dans le cadre de la résistance à l’esclavage. Plus encore, les dispositions de la conférence de Berlin établissent le partage de l’Afrique entre les puissances coloniales européennes sans la présence effective des africains aux assises. L’Afrique fut donc confrontée à une conspiration impérialiste qui la maintenait sous le giron du capitalisme tout en l’exploitant ou la transformant dans plusieurs domaines à l’instar du transfert des institutions comme l’État ou l’imposition de la culture occidentale dans les programmes scolaires avec maladresse ou injustice (Fogou, 2014). Par conséquent, la théorie de l’anhistoricité ou du déni de l’histoire de l’Afrique est reflet de la pensée coloniale limitée à la politique économique d’expansionnisme et d’exploitation.

L’histoire de l’Afrique martyrisée, dépouillée, qualifiée d’anhistorique

Les critères d’anhistoricité, tels que l’occident les avait définis, reposaient sur deux théories principales : d’une part, la thèse de la fin du XVIIIe siècle, du philosophe allemand Hegel développées dans son ouvrageLa raison dans l’Histoire, de 1830, dans lequel il affirme que « ce que nous comprenons en somme sous le nom Afrique, c’est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire universelle » (Hegel, 1965, p. 68), ou encore que « Celui qui veut connaître les manifestations les plus émouvantes de la nature humaine peut les trouver en Afrique » (Hegel, 1965, p. 47). Cette déclaration de Hegel dénote une méconnaissance avérée de l’Afrique qui favorisait sa mise à l’écart de la raison, la création ou du progrès par une école historique, à vocation scientifique à l’instar de l’école méthodique qui s’inscrit dans le prolongement de l’école positiviste allemande entre 1880 et 1930 (Bauman, 2008, pp. 48-49). Ces conspirationnistes intello-hégémonistes de l’école positiviste allemande avaient volontairement choisis d’ignorer les sources orales dont l’exploitation semblait au-dessus de leur entendement. Ils affirmaient à cet effet que « toute pensée et tout acte qui n’a pas laissé de traces, directes ou indirectes ou dont les traces visibles ont disparu, est perdu pour l’histoire » (Langlois & Seignobos, 1898, p. 1). Pour eux, l’histoire est uniquement le reflet de l’analyse et l’interprétation des documents écrits. Les écoles européennes du début du XXe siècle ont délibérément choisi de construire un référent historique basé sur les sources écrites comme critère exclusif de l’historicité. Ce qui exclut de fait, l’histoire de l’Afrique essentiellement basée sur l’oralité du cadre d’expression de l’histoire.

Au-delà des critères, il importe également d’examiner les mobiles qui fécondent la conception européocentriste de l’anhistoricité de l’Afrique ainsi que la réaction de l’intelligentsia africaine. Professeur Cheikh Anta Diop justifie le refus initial d’une historicité africaine par le souci de légitimation de l’entreprise coloniale par les européens. Le prétexte du caractère non écrit de l’histoire de l’Afrique était tout de suite brandi : « sans que l’on ait presque jamais cherché à trouver la clef qui ouvre la porte de l’intelligence, de la compréhension de la société africaine » (Diop, 1960, p. 5). Plus encore, Cheikh Anta Diop soutient l’opinion selon laquelle les conspirationnistes européocentristes, au-delà du déni de l’histoire de l’Afrique, ont fomenté des mécanismes de substitution consistant à invoquer des conquérants blancs, plus ou moins mythiques, pour expliquer l’origine des civilisations africaines.

Dans la même optique, le professeur Théophile Obenga (2012, pp. 104-112) pense que l’Afrique vue par les européens a été décrite selon les critères et les schémas de l’Europe occidentale qui ont négligé les patrimoines culturels à cause des erreurs comme le conformisme universitaire, les tabous académiques, des traditions morales paralysantes, le défaut de compréhension de l’autre, l’égocentrisme et le faux sentiment de supériorité. Ces préjugés ont amené certains pionniers de la recherche à commettre des erreurs. Il s’agit notamment de l’anthropologue Seligman (1957, pp. 14-17) qui assimile les civilisations africaines à celle des Chamites, ou Delafosse (1925, pp. 89-107) qui attribue la fondation de l’empire du Ghana à une colonie judéo-syrienne. Par conséquent, toutes ces opinions suscitées corroborent la thèse du complotisme hégémoniste européen caractérisée par une volonté délibérée de transformer l‘histoire de l’Afrique par les tenants de l’idéologie coloniale comme le souligne si bien le professeur Amadou-Mahtar M’Bow (1982, pp. 78-95). Robert Cornevin déclare en outre que la politique coloniale européenne a contribué à la déformation de l’histoire africaine à travers le racisme qui l’accompagne (Cornevin, 1967, pp. 97-113).

La substitution de l‘histoire de l’Afrique par les tenants de l’histoire coloniale

Face à la montée en puissance des historiens africanistes, tels que Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga ou Ibrahima Baba Kaké (1983, pp. 47-57), qui présentent une autre vision de l’histoire du continent, les chercheurs européocentristes vont feindre de reconnaitre l’histoire de l’Afrique en proposant un subterfuge qui constitue une menace fondamentale à la culture et l’identité africaine. Il s’agit notamment de la substitution du déni de l’histoire de l’Afrique par l’adoption d’une histoire coloniale écrite par une élite moulée à l’école occidentale. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique fit face à une nouvelle déculturation de son historicité. L’ensemble des programmes d’histoire du cycle primaire, secondaire ou supérieur furent établis selon les normes occidentales de transmission. A titre d’exemple, le programme des écoles de l’Afrique occidentale française (AOF), établi par la réforme de 1924 et ordonnée par le Gouverneur général de l’AOF, Ernest Roume, donna une orientation précise à l’enseignement de l’histoire : l’élève africain ne devait pas ignorer que son « pays a été envahi par des peuples de race blanche venus du nord à travers le Sahara et l’influence exercée par ces peuples sur sa race et sa civilisation » (Amengual, 1975, p. 12). L’Europe perpétuait la transmission de la civilisation occidentale. Certains administrateurs coloniaux ou historiens comme Maurice Delafosse, en dépit de leur effort de reconstituer l’histoire des colonies à partir des documents autres que les sources écrites, sont restés enfermés dans ce prisme de l’histoire colonial de l’Afrique (Delafosse, 1925, p. 98).

L’histoire coloniale ou l’histoire de substitution occidentale constitua un instrument d’acculturation ou déculturation de la société africaine formée selon les référents occidentaux. Les programmes d’histoire occidentaux, imposés en Afrique après les indépendances, continuaient à propager des aberrations selon lesquels : les ancêtres des africains étaient des Gaulois (Gobineau, 1967, pp. 97-145) ; l’histoire est la connaissance du passé basé sur les écrits (Lévy-Bruhl, 1922, pp. 315-345) ; l’histoire de l’Afrique est reflet de la pensée des vainqueurs ou des conquérants dont la description emprunterait un schéma exclusif : exploration - colonisation - décolonisation - indépendance - néocolonialisme - mondialisation, etc. Pire encore, les représentations européocentristes se forgent à offrir une vision pessimiste de l’Afrique. C’est le cas de la théorie tiers-mondiste de l’Afrique est mal partie, de René Dumont (1962, pp. 45-62) qui attribue aux africains la responsabilité des malheurs de l’Afrique. Ce discours afro-pessimiste est soutenu par certains intellectuels africains à l’instar du professeur Alain Kabou (1991, pp. 197-205) qui émet des doutes quant à la capacité des africains à devenir réellement indépendants. L’afro-pessimisme géopolitique fait référence ici à l’aliénation culturelle, la dépossession de soi et le mimétisme des africains dans leur manière de gérer les ressources naturelles et financières. Le professeur Ambroise Kom déclare à cet effet que l’afro-pessimisme :

C’est la moitié de l’Afrique qu’il faudrait hospitaliser. L’Afrique n’est, pour l’heure, inscrite qu’au dispensaire du FMI. Hospitalisée : cela voudrait dire qu’en Afrique des pays sans État et des peuples sans nations devraient être placés sous une tutelle qui aurait, sans l’être, tous les airs de la tutelle coloniale. Impensable ! Depuis l’indépendance, les prothèses blanches ont échoué. [...] Les dieux d’Afrique, investis par le Christ et Mahomet, sont tombés sur la tête. Et tout un continent gémit, abandonné de tout et de tous (Kom apud Bayart, Mbembe & Toulabor, 1992, p. 93).

Cette posture de l’intelligentsia afro-pessimiste africaine pourrait justifier l’opinion selon laquelle les États africains seraient à priori réfractaires au développement. Elle incrimine les mentalités africaines, taxées d’archaïques ou rétrogrades. L’afro-pessimisme a pour point de ralliement une désespérance plus ou moins grande sur la capacité des africains à s’en sortir, c’est-à-dire à revenir sur le terrain du politiquement acceptable ou à s’engager dans un développement humain autonome. L’obstination avec laquelle les pseudo-théoriciens européocentristes ou afro-pessimistes de l’histoire coloniale ou néocoloniale de l’Afrique diffusaient leur thèse sur continent constitua une gêne pour les historiens africanistes (Samir, 1988, pp. 123-138). La contestation de l’écriture européocentriste de l’histoire aboutit à la levée de bouclier d’une contre-révolution qui remet en question la posture coloniale du récit historique africain. La montée en puissance du nationalisme et les multiples contradictions du discours colonial favorisent l’émergence des historiens africanistes qui cherchent à revaloriser le passé africain en réécrivant l’histoire de l’Afrique tout en supprimant les stéréotypes et falsifications qu’elle contient. Le courant africaniste constitue donc la première étape de la décolonisation de la pensée en matière d’écriture de l’histoire de l’Afrique.

La nécessité actuelle d’une décolonisation de l’écriture de l’histoire de l’afrique

Le courant africaniste de l’écriture de l’histoire de l’Afrique, loin d’être un mode de pensée exclusivement réservé aux intellectuels africains, opte pour une redécouverte de l’histoire de l’Afrique à travers l’exploitation des sources multiples comme la méthode archéologique du radiocarbone (Fagan, 1961, pp. 137-139). L’objectif des africanistes consistait à offrir une vision dynamique de l’histoire de l’Afrique permettant une reconstitution de l’évolution et des mutations historiques du continent. Cette nouvelle vision permit également d’identifier de nouvelles sources et techniques d’enquête historique. On distingue notamment les sources internes et des sources externes. Les sources internes sont des documents produits en Afrique ancienne à l’instar des documents écrits autochtones, la tradition orale ou l’archéologie (Ouattara, 2023, pp. 72-89). Les sources externes, quant à elles, sont constituées des documents produits par des auteurs non africains de la période moderne ou contemporaine telles que les sources archivistiques, les sources imprimées ou les documents cartographiques (Ki-Zerbo, 2007, pp. 89-96).

Le courant africaniste de l’écriture de l’histoire de l’Afrique

Les partisans du courant africaniste ne rejettent pas en bloc les résultats des investigations des tenants de la posture européocentriste de l’histoire (Ki-Zerbo, 1980). Ils s’évertuent à les corriger tout en élargissant le cadre d’expression de la recherche historique africaine à des chantiers nouveaux. A titre d’illustration, nous pouvons citer entre autres les travaux d’Ibrahima Baba Kaké (1983, pp. 45-57) qui fournissent de précieux renseignements sur le processus de formation, de croissance et de déclin des royaumes africains1, ceux de Cheikh Anta Diop (1967, pp. 133-152) et Théophile Obenga (1996; 2001; 2012) qui démontrent la parenté entre la civilisation Egypto-pharaonique et les civilisations négro-africaines.

En réalité, la thèse de l’anhistoricité de l’Afrique soutenue par les européocentristes reposait sur une méconnaissance des mécanismes endogènes de l’écriture de l’histoire. L’écriture africaine de l’histoire n’épouse pas les mêmes normes d’alphabétisation que celles de la culture occidentale. L’écriture africaine est essentiellement non alphabétique composée de pictogrammes à l’instar des écritures Ashanti, Ewé, Fon ou Bamoum, des écritures phonétiques des Mendé de Sierra Leone ou des Vaï du Sud-Ouest Liberia ainsi que les écritures idéographiques Dogon, Bambara ou Touaregs (Diakité, 2011, pp. 217-237). En dehors de ces documents en langues nationales, les chroniques arabes d’Ibn Kaldoum ou Ibn Batuta constituent des sources primaires notoires de l’écriture de l’histoire de l’Afrique. Ces chroniques Haoussas, Fulfuldes, Kanouri ou Kotoko, produites à l’instigation des chefs politico-religieux comme Ousmane Dan Fodio, donnent des renseignements judicieux sur les conditions de vie des populations du Niger et du Soudan occidental au XIXe siècle. La côte-Est de l’Afrique est une zone riche de près de 30 000 tapuscrits arabo-africains depuis 1965. Cette historiographie arabo-berbère fait l’objet des chroniques d’Aden, d’Abu Makhrama au XVIe siècle, et Salil Ibn Raziq au XIXe siècle (Obenga, 2012, pp. 104-112). Les études africanistes ont contribué à revoir les sources du passé en intégrant la contribution des sources historiographiques africaines. La tradition orale constitua une des sources importantes de la connaissance de l’histoire de l’Afrique. Les travaux de Jean Vansina2 (1980, pp. 167-190) et ceux d’Alain Bathily (1989, pp. 105-135) insistent sur la nécessité de recueillir et conserver la tradition orale qui constitue l’une source de première importance pour l’histoire de l’Afrique.

Néanmoins, la posture africaniste de l’écriture de l’histoire de l’Afrique, même si elle s’avère plus complète et plus diversifiée dans ses approches, ne saurait être une panacée et loin de nous d’en faire une apologie. La principale difficulté de la tradition orale résulte de la maitrise de la chronologie3 (Barry, 1985, pp. 34-69). Certains pourfendeurs de la tradition orale (Lowie, 1920, pp. 230-256) se fondent sur les difficultés inhérentes à la chronologie pour dénier toute valeur historique aux témoignages oraux. Le plus sûres pour eux serait de composer avec les documents écrits et l’archéologie (Herskovits, 1941, p. 145)4. La fragilité de la tradition orale demeure, non seulement dans la régression progressive de la capacité mémorielle de ses détenteurs, mais aussi dans la difficulté de conservation des archives orales et leur catalogage ou stockage. Dossévi évolue dans la même pensée lorsqu’il identifie « les risques d‘infidélité de la traduction des documents oraux dans les langues de travail des chercheurs avec tout ce que cela comporte comme risque d’erreur pour les faits rapportés » (Gueye, 1999, p. 9)5.

Par ailleurs, le courant africaniste de l’histoire s’appuie abondamment sur l’archéologie et la cartographie. L’archéologie est intégrée comme étant une source interne de l’histoire de l’Afrique. L’étude des vestiges matériels des civilisations du passé permet de reconstruire le cadre socio-culturel et les techniques d’évolution des sociétés africaines6. C’est le cas des fouilles archéologiques effectuées en Sénégambie par une équipe de chercheurs dirigés par l’archéologue Charles Becker qui met en évidence les vestiges permettant de dater avec exactitude les faits de la société de XVIIe et XVIIIe siècles. L’archéologie précise les techniques, l’économie de base, les coutumes funéraires ou les réalisations artistiques des peuples et territoires. Les documents cartographiques, quant à eux, constituent des repères fondamentaux pour la recherche historique. La production cartographique est contemporaine des premiers contacts avec l’occident. Les travaux de Fall montrent comment l’Afrique est représentée et portée à la connaissance du monde par le biais des cartes élaborées à partir du Moyen Âge. Celles-ci s’avèrent indispensables pour la compréhension de la toponymie, la disposition des groupes ethniques, le tracé des frontières étatiques ou la dénomination des fleuves et montagnes, etc. (Favreau & Fall, 2007, pp. 125-147).

A l’analyse, le courant africaniste constitue une évolution majeure de la recherche historique. Il transcende des dispositions classiques de l’histoire pour suggérer une approche pluridisciplinaire susceptible de saisir l’homme dans sa globalité. C’est l’expression de la “nouvelle histoire” soutenue par Théophile Obenga (2012, p. 107). La recherche historique de type africaniste se voudrait engagée et susceptible d’apporter une réponse aux problèmes auxquels la société africaine est confrontée. Nous pouvons également questionner la posture décoloniale de l’écriture de l’histoire de l’Afrique.

L’évolution mitigée de la décolonisation de l’écriture de l’histoire de l’Afrique

Plus de soixante ans après les indépendances, la recherche scientifique en Afrique continue à subir les affres du néocolonialisme. Le processus de décolonisation a été pensé politiquement, économiquement ou socio-culturellement, mais l’Afrique des indépendances n’a pas initialement envisagé une décolonisation de la pensée. Car, la précarisation, la violence et la domination continuent à structurer les rapports entre les États et leurs populations. Cette inefficacité structurelle ou normative de la recherche historique, caractérisée par l’extraversion des archives coloniales et des programmes scolaires, contribue à façonner la souveraineté négative des pays dits décolonisés. L’histoire de l’Afrique reste encore influencée par les desseins inavoués favorables à la falsification consciente ou préméditée.

Tout récemment encore, le Président de la République française et son Ministre d’État, Jean-Louis Guaino, feignaient de concéder à l’Afrique une historicité et essayaient de réhabiliter l’entreprise coloniale française lors du discours de Dakar. Cette négation de la politique étrangère française contribua à renforcer les idéaux de panafricanisme dans les États africains. Mais ces idées panafricanistes demeurent très peu encrées dans la conscience des africains. Si nous prenons le cas du Cameroun, il n’existe presque pas de manuels spécifiques à l’enseignement de l’histoire du Cameroun (Becker, Mbaye & Thioub, 1997, pp. 178-231). La dépendance sociologique et historique des États africains vis-à-vis de l’historiographie eurocentrisme occidentale est consécutive à l’absence d’une base sociale et culturelle qui procède, non d’une rupture mais plutôt d’une continuité historique de la politique d’extraversion (Medeiros, 1985, pp. 235-258).

En ce sens, l’écriture post-indépendante de l’histoire est caractérisée par la prééminence de la description des exploits du vainqueur ou du “néo-colonisateur” (Mveng, 1971, pp. 42-87). Le paradigme de l’extraversion fait référence à la captation de la dépendance comme étant la matrice historique de l’inégalité. C’est dire que toutes les trajectoires historiques ne sont pas équivalentes. Les travaux de Bruce Berman et John Lonsdale confortent cette hypothèse et font valoir les forces constitutives de l’État néocolonial et des rapports néocoloniaux de production de l’histoire (Connan & Siméant-Germanos, 2011, pp. 133-154). L’histoire des vainqueurs est en outre tributaire de certaines contraintes économiques et culturelles mondiales à l’instar des politiques d’ajustement structurel du Fonds Monétaire International (FMI), des transitions démocratiques et représentations socioculturelles importées (Winter, 2000). Cependant, la fin de la Guerre, l’essor du multilatéralisme au début du XXIe siècle a donné la possibilité à la majorité des États d’Afrique de recouvrer une grande partie de leur souveraineté. Une approche décomplexée de l’écriture de l’histoire de l’Afrique peut être suggérée.

Repenser l’écriture de l’histoire de l’Afrique à partir d’une approche décomplexée

Nous allons analyser la nécessité de repenser l’écriture de l’histoire de l’Afrique sous deux angles principaux, à savoir celui de la théorie de la “post-colonie” d’Achille Mbembe ainsi que l’esquisse d’une approche décomplexée de l’écriture de l’histoire de l’Afrique. A travers cette investigation, nous allons démontrer que les outils d’analyses de l’écriture de l’histoire de l’Afrique, en dépit de la diversification des sources obtenues grâce à la pression des historiens africanistes suscités, ne permettent pas jusqu’ici de rendre compte avec exactitude des transformations socio-politiques et culturelles de la société africaine contemporaine. En effet, le combat pour la reconnaissance de la spécificité de la recherche historique en Afrique est tombé dans les controverses après les indépendances. Les approches d’écriture de l’histoire de l’Afrique suggérées demeuraient, soit dépendantes de l’idéologie néo ou anticoloniale à travers le positionnement socio ou antilibéral de 1960 à 1970, soit élitiste de 1970 à nos jours. Le mouvement élitiste d’écriture de l’histoire de l’Afrique tire ses racines du processus de décolonisation et des initiatives panafricaines de libération nationale de Kwame Nkrumah. Les travaux d’Achille Mbembe abordent de façon critique la disqualification des théories dominantes du débat sur l’écriture de l’histoire de l’Afrique.

L’écriture de l’histoire de l’Afrique à partir de la post-colonie de Mbembe

La dimension épistémologique de la théorie de la “post-colonie” repose sur le principe d’une démarche dialectique qui transcende à la fois le discours afro-pessimiste des européocentristes et la posture afrocentriste des africanistes. L’historiographie afro-pessimiste est perçue par Mbembe comme un écueil de l’imagination raciste gouvernée par la haine des noirs et le mépris du continent africain. Ce discours se distingue par son caractère malveillant et irrationnel caractérisé par un processus d’écriture de l’histoire qui ne tient pas compte des dynamiques endogènes de l’Afrique. Le déni de l’histoire de l’Afrique conforte les préjugés simplistes selon lesquels les formations sociales africaines relèveraient d’une catégorie atypique de société traditionnelle très peu disposée à l’idée du progrès.

Le concept de “post-colonie” est une approche de l’historiographique africaine qui interroge la manière dont l’africain s’est lui-même projeté dans le temps, dans l’espace et dans son rapport avec l’autre, africain ou non africain. Il s’agit d’interroger sa conscience historique en réhabilitant les notions d’époque et de durée, dont les perceptions ont été influencées par la prégnance de la violence coloniale. Il s’agit également de repenser le statut de l’histoire contemporaine de l’Afrique au lieu d’inscrire son évolution dans une perspective tutélaire qui la rend dépendante de la civilisation occidentale (Mbembe, 2000, pp. 79-159). Car, la notion de progrès ou la notion de temps ou d’espace sont différemment perçues en Afrique et en l’occident. Les référents de temporalité ou de valeurs divergent entre les deux continents. À cet effet Mbembe corrobore Jean-Marc Ela qui affirme :

Dans l’imaginaire occidental, l’autre est le support privilégié des phantasmes originaires et un lieu d’élection pour des expériences utopiques. En lui-même, il n’a pas de consistance et de valeur propres. Quand on s’intéresse à ses formes de parenté, à ses systèmes politiques, à sa vie matérielle, à son langage ou à ses croyances, c’est toujours en référence à ce qui demeure le modèle. […] Tout pousse à croire à la domination blanche chargée de faire progresser l’espèce humaine tout entière (Ela apud Njuh, 2024, p. 41).

L’historien et le politologue camerounais Achille Mbembe stigmatise l’afro-pessimisme comme étant une pensée obsolète de l’Afrique qui dispose d’une tradition historiographique ancienne à l’instar de celle des scribes égypto-pharaoniques qui consignaient sur des papyrus les hauts faits de leurs dirigeants ou des traits de leur culture ou civilisation. Il effectue en outre une distinction fondamentale entre l’âge de l’écriture - commune à toutes les civilisations africaines et occidentales en dépit des particularismes de leurs normes d’alphabétisation ou de transcription (Diallo et al., 1966, pp. 94-112) - et l’âge de l’oralité - spécifique à la civilisation africaine qui représente la forme de construction ou de transmission des récits du passé communautaire au moment de la constitution des royaumes et empires après le déclin de l’Egypte pharaonique. L’approche dialectique de Mbembe se positionne également au-delà du discours afrocentriste à tendance ethnocentriste caractérisé par les préjugés raciaux ou la culpabilisation permanente de l’occident. Cette posture a pour revers de susciter une historiographie protonationalisme qui naviguerait à contre-courant de restitution d’une historicité objective et universelle.

L’afrocentrisme apparaît, sous la plume de Mbembe (2013, pp. 258-277), comme un discours développé par des penseurs africains mus par la volonté de rebâtir une histoire de la “nation nègre” qui a consacré ses œuvres à offrir aux africains une figure de leur destin historique saturée de sens. Il situe son essor dans le cadre du projet général d’affranchissement de la servitude et de l’assimilation coloniale. Cette approche a rendu possible la rupture épistémologique qui déconstruit la position initiale de l’historiographie coloniale partisane de l’anhistoricité des sociétés africaines et elle a permis de restaurer l’Afrique en tant composante de l’histoire universelle à l’issue du colloque du Caire de 1974 (Njuh, 2017, pp. 107-121). Par conséquent, l’historiographie afrocentriste contribue dans une certaine mesure à magnifier l’histoire de l’Afrique à travers un discours fondé sur la redécouverte des potentialités de sa race. Au début des années 1980, le courant afrocentriste amorce son basculement vers une historiographie nouvelle encore appelée “nouvelle histoire” destinée à dépasser la posture figée de l’histoire de l’Afrique en explorant d’autres champs du devenir des sociétés africaines et de l’humanité tout entière7. La dimension heuristique du concept de post-colonie repose sur la refondation de l’écriture de l’histoire de l’Afrique dans le but de la sortir du passéisme et du pessimisme ambiant. Achille Mbembe souligne en outre que :

Nous cherchons désormais à écrire l’histoire de l’Afrique dans un contexte caractérisé plus que par le passé, par la reconnaissance de la pluralité des savoirs […]. Le passé récent montre, en effet, que les outils à partir desquels l’on rendait compte de la vie humaine en général et de l’Afrique en particulier manquent désormais de pertinence (Mbembe apud Njuh, 2024, p. 46).

Au demeurant, la faiblesse de l’afrocentrisme résulte de son inertie dans la dualité de la crispation identitaire des débats historiographiques. En s’enlisant sur la déconstruction du déni européocentriste de l’histoire de l’Afrique, les afrocentristes finissent par se figer et atténuer le véritable questionnement qui est celui de la décolonisation des sciences de l’homme en Afrique (Njuh, 2024, pp. 38-51). L’écriture de l’histoire est envisagée par Mbembe sous l’angle de l’énonciation dialectique du discours historiographique. Deux enjeux fondamentaux motivent sa démarche. D’une part, la violence coloniale comme moment complexe de redéfinition de l’altérité ou la temporalité au-delà des catégories analytiques du changeant et du permanent. D’autre part, la mixité des races qui redéfinit le sens de la diversité culturelle comme fondement de l’écriture contemporaine de l’histoire (Abadie, 2014, pp. 2-10). C’est dire que les approches historiographiques euro ou afrocentrées, à priori contradictoires, se retrouvent tous dans l’expression de la mondialité. Les questions philosophiques de fond rythment les enchevêtrements indissociables de la trajectoire historique de l’Afrique contemporaine appelée à sortir de la passivité dans laquelle l’inscrivent les discours afro-pessimiste et afro-radicaliste afin d’assumer la responsabilité de son destin mondial (Bonambela, 1982, pp. 103-137).

A l’analyse la post-colonie de Mbembe a le bénéfice de lutter contre les stéréotypes qui jalonnent l’écriture de l’histoire de l’Afrique notamment, l’africain présenté sous les traits de l’animal ou de la bête et le continent qu’il habite se résumant à une figure acéphale de la folie et étrangère à toute notion de centre, de hiérarchie et de stabilité. Il voudrait briser l’image d’une histoire tragique ou malheureuse d’une Afrique au sein de laquelle tout se décrit sous forme de fracas, de la béance et du chaos primordial (Mbembe, 2005, pp. 47-77). Toutefois, la conception postcoloniale de l’écriture de l’histoire de l’Afrique demeure une approche extrêmement défensive qui se démarque difficilement des travers de l’afrocentrisme en proposant une vision sentimentaliste de l’écriture de l’histoire de l’Afrique. De plus, le référent colonial ou postcolonial demeure la matrice de la pensée de Mbembe qui a récemment été l’invité spécial du Président français Emmanuel Macron. La présente recherche aboutit à la proposition d’une approche décomplexée de l’écriture de l’histoire de l’Afrique, qui certes s’inspire des dispositions de la post-colonie, mais va plus loin en suggérant une démarche complémentaire intégrant la perception des vaincus ou l’histoire des résistances.

L’esquisse d’une approche décomplexée de l’écriture de l’histoire de l’Afrique

L’initiative de réfléchir à une nouvelle approche de l’écriture de l’histoire de l’Afrique dans ses rapports avec l’occident pourrait à priori être considérée comme étant une entreprise superfétatoire du point de vue de recherche scientifique, tant que cette thématique semble confrontée à des opinions divergentes. Car, l’espace temporelle du XXIe siècle, caractérisé par l’essor du multiculturalisme, infère une maturation de la recherche historique désormais confrontée la pluralité des regards et la complexité des approches. La recherche historique fait actuellement référence à la ré-conception du monde en tant qu’espace de confrontations entre les entités continentales et universelles dans lesquelles s’imbriquent les notions d’afro-politanisme, c’est-à-dire comment les noirs font corps avec le monde et comment le monde converge vers l’Afrique. Il importe donc d’écrire l’histoire de l’Afrique autrement8 en la positionnant dans l’analyse des enjeux de l’historicité et l’historiographie africaine contemporaine par rapport à la multipolarisation du monde. Cette nouvelle posture de la recherche historique en Afrique épouse les débats géopolitiques et géostratégiques contemporains notamment, la remise en question des accords de coopération franco-africains par certains États d’Afrique de l’Ouest, le rejet de la Françafrique ou la proposition d’un nouveau partenariat entre la France et les États africains suggéré par le Président français Emmanuel Macron.

Toutefois, réécrire l’histoire de l’Afrique fait appel à une certaine rupture de l’historicité. Il importe de repenser le découpage eurocentriste du monde en proposant un découpage qui rende compte de l’évolution de l’Afrique dans le temps et permet de saisir sa trajectoire dans la marche du monde. L’approche décomplexée de l’écriture de l’histoire s’inscrit en droite ligne de la post-colonie de Mbembe en faveur d’une révision de la périodisation de l’histoire de l’Afrique. Dans cette optique, l’histoire de l’Afrique peut se diviser en six périodes : la première période est celle de l’Afrique ancienne des temps immémoriaux (Ki-Zerbo, 1978, pp. 26-115), la seconde période est celle de l’Afrique de la traite négrière (Delafosse, 1922), la troisième période est celle de l’Afrique des colonies (Obenga, 1996, p. 127), la quatrième période est celle de l’Afrique des résistances à la colonisation (Abwa, 2020, pp. 11-46), la cinquième période est celle de l’Afrique de la révolution ou la lutte pour l’indépendance (Mbembe, 2020, pp. 48-96), la sixième période est celle de l’Afrique des indépendances et ses problèmes contemporains (Vansina, 1980, pp. 167-190). Par conséquent, l’approche décomplexée effectue une ré-potentialisation du sens comme fonction de l’écriture de l’histoire de l’Afrique qui se positionne dans le dépassement des approches classiques (euro ou afrocentristes) d’écriture de l’histoire de l’Afrique et ouvre les portes au questionnement de l’ouverture de l’histoire de l’Afrique au monde.

Dieudonné Gnammankou (2001, pp. 78-156) analyse la contribution des dizaines de milliers d’africains arrivés en Europe pendant la période des décolonisations. Celle-ci semble reléguée aux oubliettes de l’histoire, pourtant les africains ont bel et bien contribué au développement de l’Europe dans plusieurs domaines. A titre d’illustration, les africains étaient présents en Russie au début du processus de modernisation de ce pays sous l’égide du Tsar réformateur Alexandre Le Grand (1689-1725) au XVIIIe siècle. Le commandant afro-russe Abraham Hannibal (1696-1781), d’origine camerounaise, et ses fils ont marqué l’histoire technique et militaire de la Russie. Au XIXe et XXe siècles, leurs descendants se sont distingués dans des domaines diversifiés (militaire, administration impériale, politique, littérature, combat pour les libertés, etc.)9. Cette diaspora africaine a contribué à l’essor et au prestige de la Russie.

L’identification de la contribution africaine à la construction de l’Europe participe de la volonté de construire une identité décomplexée afin de préserver la dignité de l’Afrique tout en s’extirpant des sentiments d’infériorité historique. La version décomplexée de l’écriture de l’histoire permet de briser certaines barrières sociologiques. Car elle n’admet plus une historicité propre à des sociétés qui ne soient, elles-mêmes, encastrées dans d’autres civilisations. Repenser l’écriture de l’histoire permet en somme de réhabiliter l’Afrique dans sa diversité et son humanisme. Ce détachement et la réhabilitation de la “nouvelle histoire” positionne la société africaine dans la mondialité tout en élaguant les stigmates de la colonisation. La position des vaincus ou l’histoire des résistances à la colonisation constituent aussi un des domaines de l’histoire de l’Afrique, parfois méconnus, à explorer davantage pour la restitution d’une histoire objective. La posture des vaincus n’est pas une faiblesse. L’écriture de l’histoire de l’Afrique fait valoir la contribution de tous les acteurs à part égale notamment, celle des vainqueurs et leurs exploits ou celle des vaincus et leurs résistances. L’écriture décomplexée de l’histoire dépouille la recherche historique en Afrique de son assujettissement ou sa subordination vis-à-vis de l’occident pour la positionner comme un acteur à part entière de la mondialisation intellectuelle.

Conclusion

En définitive, le déploiement de notre étude a permis de planter le décor et faire le bilan de l’écriture de l’histoire de l’Afrique de la période coloniale à nos jours. L’histoire de l’Afrique a subi les effets induits d’un conspirationnisme ou d’un complotisme de l’occident visant à falsifier sciemment ou à denier consciemment l’histoire de l’Afrique. Cette falsification met en exergue un continent africain taxé d’anhistorique selon les thèses de Friedrich Hegel, Arthur de Gobineau ou Lucien Lévy-Bruhl. Cette posture européocentriste a suscité le courroux des historiens africanistes ou afrocentriste qui s’évertuèrent à repréciser l’importance de l’histoire africaine en précisant la multiplicité des sources orales, écrites, archéologiques, iconographiques ou cartographiques qui fécondent la richesse documentaire de l’Afrique. Cependant, l’Afrique postindépendance demeure marquée par la maxime de la domination néocoloniale ou postcoloniale. L’espace temporelle du XXIe siècle replace l’écriture de l’histoire de l’Afrique au carrefour du multilatéralisme et la mondialisation. La proposition d’une approche décomplexée de l’écriture de l’histoire, inspirée par des travaux de Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga ou plus tard Achille Mbembe, permet de positionner l’historiographie contemporaine dans la Renaissance de l’Afrique. C’est une historiographie authentique qui révèle une Afrique prospère, mère de multiples savoirs, excellent foyer civilisationnel et partenaire de la mondialisation. Une approche méthodologique est à la fois heuristique, herméneutique, historique et sociocritique, fondée sur une transversalité inter et pluridisciplinaire a été déployée pour aboutir au résultat selon lequel la réécriture de l’histoire de l’Afrique est une nécessité contemporaine qui s’impose avec acuité au XXIe siècle. L’approche volontariste et décomplexée sort l’écriture de l’histoire de l’Afrique des sentiers battus d’une production scientifique et intellectuelle sclérosée susceptible de décloisonner les disciplines et la positionner dans la mondialisation.

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1 Pour Ibrahima Baba Kaké, les historiens de l’Afrique peuvent tirer beaucoup de profit des documents européens (relations de voyage, comptes rendus de fonctionnaires et de chargés de mission, etc.) dont certains sont des témoignages sincères sur la réalité africaine (Kaké, 1983, pp. 45-57).

2Jean Vansina qui fut l’un des pionniers de la recherche sur la tradition orale en Afrique la définit comme l’ensemble des témoignages oralement transmis d’une génération à une autre (Vansina, 1980, pp. 167-190).

3Les problèmes de chronologie ont inspiré Boubacar Barry qui la considère comme la “pierre d‘achoppement” de l’histoire de l'Afrique (Barry, 1985, pp. 34-69).

4C’est également face à cette situation que Melville Herskovits a classé la tradition orale dans la catégorie des “sources molles” conduisant seulement à des probabilités par opposition aux “sources dures” (Herskovits, 1941, p. 145).

5Pour Yves Person, « la dégradation de la fonction des griots constitue une autre limite de la tradition orale. Ces derniers, selon lui, ont tendance à se transformer en “laudateurs officiels” et en “amuseurs de public”. En outre, Person recommande la prudence dans l’utilisation de la tradition orale du fait de sa “subjectivité foncière” » (Gueye, 1999, p. 9). Voir aussi Diop (1960, pp. 123-156).

6L’étude des relations entre l’histoire et l’archéologie a fait l’objet d’une conférence organisée par la “School of Oriental and African Studies” de l’Université de Londres, du 16 au 18 Juillet 1957, au cours de laquelle un ouvrage fut produit et édité par D. H. Jones dans lequel Joseph Ki-Zerbo met en relief l’intérêt de l’archéologie, qui fournit des artefacts nécessaires à la datation des vestiges de l’histoire ancienne de l’Afrique (Ki-Zerbo, 2007, pp. 11-15).

7Ce besoin de dépassement ressentit par les pionniers de l’afrocentrisme n’est toutefois pas pleinement approprié par la relève. Cette dernière reste en effet éblouie par l’œuvre accomplie pendant un peu plus de trois décennies, du temps des décolonisations au colloque du Caire de 1974 (Obenga, 2001).

8Je paraphrase ici la pensée de la professeure Catherine Coquery-Vidrovitch, qui affirmait qu’il importe d’écrire l’histoire autrement (Coquery-Vidrovitch & Moniot, 2005, pp. 257-391).

9Tels que : Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799-1837), poète dramaturge et romancier, né à Moscou et mort à Saint-Pétersbourg, considéré comme le plus grand poète russe et le fondateur de la littérature russe moderne ; Vladimir Poutine (1952-), l’actuel président russe, originaire de Saint Pétersbourg, peut aussi faire partie de la descendance lointaine du général Hannibal.

Received: March 06, 2025; Accepted: May 09, 2025

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