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</front><body><![CDATA[ <P><B>O humanitário como terreno de pesquisa</B></P>      <P>Michel Agier, entrevistado por Susana Dur&#227;o</P>      <P>&nbsp;</P>      <P align="justify">Michel Agier, antrop&#243;logo urbano franc&#234;s, &#233;    <I>directeur d&#146;&#233;tudes</I> na &#201;cole des Hautes &#201;tudes en    Sciences Sociales (EHESS, Paris) e <I>directeur de recherches</I> no Institut    de Recherche pour le D&#233;veloppement (IRD, Paris). Dirige actualmente o Centre    d&#146;&#201;tudes Africaines (EHESS-CNRS). Esta entrevista foi realizada na    Maison des Sciences de l&#146;Homme, em Paris, no dia 14 Mar&#231;o de 2005.</P>     <P align="justify"><I>Susana Dur&#227;o: J&#146;aimerais commencer par parler    de votre histoire personnelle avec l&#146;anthropologie. Quel a &#233;t&#233;    l&#146;univers intellectuel dans lequel vous avez fait vos &#233;tudes? Vous    avez &#233;t&#233; &#233;l&#232;ve d&#146;anthropologues comme Georges Balandier&#133;</I></P>     <P align="justify"><I>Michel Agier</I>: Mes deux enseignants les plus proches    ont sans aucun doute &#233;t&#233; Marc Aug&#233; et G&#233;rard Althabe. Georges    Balandier aussi, mais moins proche. En licence j&#146;ai eu deux enseignants    qui m&#146;ont influenc&#233; dans la d&#233;couverte de l&#146;anthropologie.    Le premier &#233;tait un ethnographe tr&#232;s r&#233;volutionnaire. Il avait    fait des recherches dans les ann&#233;es soixante sur l&#146;anti-psychiatrie.    Il avait fait des &#233;tudes ethnographiques dans les h&#244;pitaux psychiatriques,    etc. Il &#233;tait tr&#232;s politis&#233;, un trotskiste engag&#233;. Il y    avait autour de lui une ambiance tr&#232;s sympathique, bien que pol&#233;mique.    Le second &#233;tait Gilbert Durand, qui est un peu une figure de l&#146;anthropologie    du symbolique. Il a &#233;t&#233; important pour ma formation, et il m&#146;a    beaucoup soutenu. Avec Durand, j&#146;ai eu une tr&#232;s bonne relation. Pas    tellement personnelle, comme j&#146;ai pu l&#146;avoir apr&#232;s avec Aug&#233;    ou Althabe. Ma relation avec Durand &#233;tait acad&#233;mique, bien qu&#146;assez    forte. &#199;a a &#233;t&#233; important pour moi qu&#146;il m&#146;encourage    &#224; poursuivre. J&#146;avais commenc&#233; avec lui &#224; faire des enqu&#234;tes,    des r&#233;flexions, des textes sur l&#146;imaginaire, sur l&#146;anthropologie    de l&#146;imaginaire, sur les fonctions symboliques, l&#146;imaginaire social    dans la vie quotidienne. Durand &#233;tait li&#233; &#224; Balandier, parce    que l&#146;univers intellectuel est aussi un univers social. De fa&#231;on que    ma formation anthropologique a &#233;t&#233; beaucoup moins dans la tradition    de l&#146;ethnographie africaniste et beaucoup plus dans une esp&#232;ce d&#146;anthropologie    symbolique, anthropologie de l&#146;imaginaire, o&#249; la litt&#233;rature    joue un r&#244;le tr&#232;s important.</P>     <P align="justify">Ensuite il y a eu aussi, sur le plan personnel, des ruptures    et des changements. Je suis venu &#224; Paris, j&#146;ai voulu faire des choses    hors de France, j&#146;ai voulu mener des recherches en Afrique. Pour l&#146;ambiance,    c&#146;&#233;tait aussi la toute fin des ann&#233;es soixante-dix. C&#146;est-&#224;-dire,    une p&#233;riode o&#249; l&#146;on commen&#231;ait &#224; revoir les certitudes    ant&#233;rieures et notamment ces affaires de tiers-mondisme. C&#146;&#233;tait    un peu &#231;a l&#146;id&#233;e que j&#146;avais autour du tiers-mondisme ou    de la critique du tiers-mondisme. Je me disais: il faut aller voir de plus pr&#232;s    comment &#231;a marche. Comme tous les &#233;tudiants de ce moment-l&#224;,    j&#146;&#233;tais tr&#232;s influenc&#233; par Louis Althusser, le n&#233;o-marxisme,    Jacques Ranci&#232;re, &#201;tienne Balibar, enfin, tous ces philosophes de    l&#146;&#233;poque. J&#146;ai commenc&#233; par avoir une formation en philosophie    et apr&#232;s j&#146;ai bifurqu&#233; vers la sociologie et l&#146;ethnologie.    Apr&#232;s, mon inscription, disons intellectuelle, dans l&#146;anthropologie    s&#146;est faite par cette filiation-l&#224;. C&#146;est-&#224;-dire, effectivement    Balandier en g&#233;n&#233;ral et, plus directement, Aug&#233; et Althabe, avec    qui j&#146;ai entretenu des relations plus r&#233;guli&#232;res et personnelles.    Et puis ma formation s&#146;est poursuivie avec des coll&#232;gues qui &#233;taient    &#224; l&#146;&#233;poque de jeunes chercheurs, comme Jean Copans. Il y avait    &#233;galement Claude Meillassoux. Quand j&#146;ai commenc&#233; &#224; envisager    de faire de la recherche en Afrique, j&#146;ai lu entre autres le <I>Femmes,    Greniers et Capitaux</I> de Meillassoux, qui &#233;tait le summum de ce qu&#146;on    pouvait faire &#224; l&#146;&#233;poque. Et puis il y avait Emmanuel Terray,    auteur du livre <I>Le Marxisme Devant les Soci&#233;t&#233;s Primitives</I>.    Terray, maintenant, renie ce texte. Mais tout &#231;a faisait alors partie de    l&#146;ambiance et des d&#233;bats. Je me souviens d&#146;un num&#233;ro de    la revue, aujourd&#146;hui disparue, <I>Dialectique</I> qui &#233;tait sur l&#146;anthropologie    du contemporain. Il y avait Althabe, Aug&#233;, Maurice Godelier, Meillassoux,    Terray, enfin toute la bande&#133; et c&#146;&#233;tait tr&#232;s critique vis-&#224;-vis    de l&#146;anthropologie en g&#233;n&#233;ral. J&#146;ai donc grandi dans ce    cadre-l&#224;, c&#146;est-&#224;-dire, d&#233;j&#224; dans le <I>post</I>. On    ne va pas dire le post-structuralisme mais, enfin, je n&#146;ai pas &#233;t&#233;    vraiment form&#233; par L&#233;vi-Strauss, ni par l&#146;ethnographie fran&#231;aise    de Marcel Griaule, de cette tradition-l&#224;. J&#146;ai commenc&#233; dans    la critique de cela, c&#146;est-&#224;-dire, avec une partie d&#146;anthropologie    de l&#146;imaginaire de Durand et d&#146;anthropologie politique, d&#146;anthropologie    symbolique, d&#146;anthropologie urbaine de Aug&#233;, Althabe et Balandier.</P>     <P align="justify"><I>Quelques-uns de votre &#147;bande&#148; ont, je pense, une    particularit&#233; qui n&#146;est pas, disons, tr&#232;s &#147;fran&#231;aise&#148;,    qui est de suivre les traditions anglo-saxonnes, comme celles de l&#146;&#233;cole    de Manchester &#151; notament avec la notion de situation &#151; et de l&#146;&#233;cole    de Chicago, qui a &#147; invent&#233;&#148; l&#146;anthropologie urbaine.</I></P>     <P align="justify">Oui, encore que c&#146;est un peu pol&#233;mique cette question.    Par exemple, pour Terray ou Aug&#233;, ce n&#146;est pas si important que &#231;a.    Pour Althabe ou pour Balandier, oui, c&#146;est important. Donc, vous voyez,    il y a des nuances. Mais si vous regardez (j&#146;ai retravaill&#233; l&#224;-dessus    r&#233;cemment) la mani&#232;re dont Balandier introduit le concept de &#147;situation    coloniale&#148;, c&#146;est int&#233;ressant. C&#146;est exactement dans les    ann&#233;es cinquante o&#249; commence &#224; se former une esp&#232;ce de critique    de toute pens&#233;e structurale, dans tous les domaines. Et la notion de situation    &#233;merge partout &#224; ce moment-l&#224;, aussi bien dans l&#146;anthropologie    britannique que dans l&#146;anthropologie fran&#231;aise. Mais aussi dans la    philosophie, avec les r&#233;flexions de Jean-Paul Sartre, par exemple, autour    de la valorisation de l&#146;existence et du sujet par opposition &#224; l&#146;objet    et &#224; la structure. Ou bien dans la politique et l&#146;urbanisme, c&#146;est    le moment o&#249; apparaissent les situationnistes.</P>     <P align="justify">Les situationnistes ont donn&#233; lieu &#224; des courants    politiques qui sont tr&#232;s diff&#233;rents. Mais l&#146;id&#233;e &#233;tait    de cr&#233;er des &#233;v&#232;nements, de cr&#233;er des choses &#233;ph&#233;m&#232;res    contre toute perception structurale et d&#233;finitive de la r&#233;alit&#233;    urbaine ou de la r&#233;alit&#233; sociale. Toutes les id&#233;es autour de    l&#146;&#233;v&#233;nement urbain, des installations urbaines, des d&#233;tournements    des normes, qui sont dans l&#146;esprit de la philosophie et de la politique    situationnistes, sont n&#233;es &#224; ce moment-l&#224;, dans les ann&#233;es    cinquante. Et il y a eu l&#146;approche situationnelle dans l&#146;anthropologie.</P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify">Pour revenir &#224; ce que vous dites, Balandier a construit    sa notion de situation coloniale autant, je crois, par r&#233;f&#233;rence &#224;    Sartre, qu&#146;en regardant dans les d&#233;bats de l&#146;anthropologie britannique.    Sachant que, pour lui, le point de d&#233;part c&#146;&#233;tait la critique    de l&#146;ethnologie &#147;griaulienne&#148; comme on disait (&#224; la Griaule),    c&#146;est-&#224;-dire de l&#146;ethnologie qui ne tient pas compte des contextes,    qui regarde les ethnies, les cultures, en soit, dans l&#146;absolu. Et une critique,    mais plus difficile, vis-&#224;-vis du structuralisme et de la construction    structurale.</P>     <P align="justify">Balandier s&#146;est donc int&#233;ress&#233; aux d&#233;bats    qui existaient dans l&#146;anthropologie britannique. Dans ce chapitre de &#147;Sociologie    actuelle de l&#146;Afrique Noire&#148;, quand il construit la notion de situation    coloniale, il se r&#233;f&#232;re &#224; un d&#233;bat entre Max Gluckman et    Bronislaw Malinowski, sur la notion de culture et sur la dynamique culturelle.    Il y a un texte o&#249; Gluckman critique Malinowski quand celui-ci parle des    contacts de cultures comme si c&#146;&#233;taient des r&#233;alit&#233;s abstraites    et absolues, hors contexte. Gluckman dit qu&#146;il faut examiner les situations    dans lesquelles de la culture existe, qu&#146;elle soit ancienne ou nouvelle,    mais il faut partir des situations. Balandier reprend &#231;a, en essayant de    pr&#233;ciser comment on aborde et comment on construit la situation du point    de vue de l&#146;analyse de l&#146;anthropologue. Il introduit des choses qui    sont pr&#233;sentes encore aujourd&#146;hui: la dimension historique &#151;    quelle histoire, quel processus particulier ont construit telle situation &#151;    et puis la question des diff&#233;rents acteurs qui sont dans la situation,    les conflits. S&#146;int&#233;resser aux conflits et non pas aux consensus.</P>     <P align="justify">Apr&#232;s je pense qu&#146;il y a eu un creux, enfin, un temps    mort. Parce que cette anthropologie fran&#231;aise est notamment compos&#233;e    de gens qui sont issus de ce que Balandier a cr&#233;&#233; autant sur le plan    institutionnel qu&#146;intellectuel. Tous ces gens-l&#224; sont beaucoup partis    du c&#244;t&#233; de l&#146;anthropologie marxiste, l&#146;anthropologie &#233;conomique,    etc. C&#146;&#233;tait une autre mani&#232;re de durcir encore et de revenir    &#224; des points de vue plus structuraux. Althabe l&#146;a critiqu&#233;. Il    y a un entretien tr&#232;s int&#233;ressant d&#146;Althabe dans la revue <I>Urbanisme</I>    o&#249; il critique ce durcissement de l&#146;anthropologie dans la phase de    l&#146;anthropologie marxiste et o&#249; lui-m&#234;me revient &#224; des choses    qui sont plus proches de l&#146;anthropologie britannique.</P>     <P align="justify">Mais c&#146;est vrai qu&#146;&#224; ce moment-l&#224;, je crois    que ce type d&#146;anthropologie ne s&#146;est pas int&#233;ress&#233;e &#224;    la dimension &#233;pist&#233;mologique de l&#146;anthropologie britannique,    notamment &#224; ce que pouvait vouloir dire le fait de travailler sur des situations    et non pas sur des structures. La discussion a connu un temps mort assez long.    Althabe l&#146;a ranim&#233;e par ses r&#233;flexions quand il a commenc&#233;    &#224; travailler en France. J&#146;&#233;tais alors &#233;tudiant avec Althabe    et il organisait des discussions avec les &#233;tudiants sur les situations    d&#146;enqu&#234;te dans des contextes tr&#232;s contemporains, tr&#232;s actuels,    modernes: les entreprises, les HLM, les supermarch&#233;s, tout un tas de choses    sur lesquelles maintenant on travaille assez facilement. Mais &#224; ce moment-l&#224;    c&#146;&#233;tait nouveau et &#231;a demandait une r&#233;flexion &#233;pist&#233;mologique    et m&#233;thodologique int&#233;ressante. Aujourd&#146;hui on reprend un peu    la discussion sur la notion de situation. &#199;a fait un moment que j&#146;ai    ce projet de traduire un ensemble de textes de l&#146;&#233;cole de Manchester.    On devrait y arriver avec Jean Copans. C&#146;est quelque chose qui avance,    puisque lui a une connaissance de l&#146;anthropologie britannique assez personnelle    et assez longue. On est en train d&#146;essayer de mettre &#231;a au point.</P>     <P align="justify"><I>Et d&#146;un autre c&#244;t&#233; l&#146;&#233;cole de Chicago    aussi, non?</I></P>     <P align="justify">Oui. Mais c&#146;est plus li&#233; &#224; la part proprement    urbaine. L&#224; c&#146;est une autre partie. En France, ce sont des gens qui    sont plus li&#233;s &#224; Isaac Joseph. C&#146;est plus la micro sociologie,    &#224; laquelle je me suis int&#233;ress&#233; aussi, &#233;videmment, parce    que la fronti&#232;re est tr&#232;s poreuse, comme on dit. C&#146;est vrai que    dans ce qu&#146;on appelle la premi&#232;re &#233;cole de Chicago, c&#146;est-&#224;-dire,    celle de la fin des ann&#233;es quinze, des ann&#233;es vingt et trente, autour    de Robert Park, de Louis Wirth, de Redfield, et d&#146;autres, il existe toute    une s&#233;rie de monographies, d&#146;&#233;tudes urbaines, les premi&#232;res    &#224; &#234;tre syst&#233;matiques: les &#233;tudes de gangs, les &#233;tudes    de ghettos, les &#233;tudes de quartiers s&#233;par&#233;s. Dans les ann&#233;es    trente et quarante, il y a encore eu une microsociologie am&#233;ricaine qui    est en fait une esp&#232;ce d&#146;anthropologie urbaine.</P>     <P align="justify">Mais si vous voulez, ce qui est important c&#146;est le r&#244;le    de passeur qu&#146;a jou&#233; Ulf Hannertz en disant: voil&#224;, ceci forme    l&#146;anthropologie urbaine, &#231;a c&#146;est un des fondements de l&#146;anthropologie    urbaine, bien que les sociologues s&#146;y int&#233;ressent aussi. &#192; ce    moment-l&#224;, qui est sociologue, qui est anthropologue, ce n&#146;est pas    tr&#232;s important. Mais c&#146;est vrai que pour constituer le <I>background</I>    de l&#146;anthropologie urbaine, cette r&#233;f&#233;rence est d&#233;terminante.</P>     <P align="justify">Par contre, je suis beaucoup plus critique sur la p&#233;riode    post&#233;rieure, celle des ann&#233;es cinquante, qu&#146;on appelle la deuxi&#232;me    &#233;cole de Chicago, o&#249; vous avez des gens comme Erwin Goffman, par exemple.    Dans les ann&#233;es cinquante, il y a eu cette forte domination de l&#146;approche    structurale et, d&#146;une mani&#232;re un peu contestataire, tout ce qui se    faisait autour de l&#146;id&#233;e de situation en philosophie, en art et urbanisme,    en politique et dans le domaine de l&#146;anthropologie. Mais il y a eu aussi    l&#146;approche situationnelle de Goffman, les situations d&#146;interaction,    qui &#224; mon avis &#233;tait aussi une mani&#232;re de r&#233;pondre &#224;    cette domination de l&#146;approche hyper-structuraliste, sans sujet&#133; Le    probl&#232;me c&#146;est que pour moi l&#146;approche goffmannienne est assez    s&#233;duisante comme &#231;a, pour cr&#233;er des petits concepts de description    dont on peut avoir besoin un peu ici et l&#224;, mais elle ne dit rien de l&#146;analyse    ou de l&#146;interpr&#233;tation qu&#146;on peut faire, parce que c&#146;est    toujours l&#146;auteur qui cr&#233;e sa m&#233;taphore th&#233;&#226;trale et    m&#234;me &#233;thologique. C&#146;est-&#224;-dire: les individus se comportent    pratiquement comme des animaux, ils n&#146;ont pas de pens&#233;e, ils n&#146;ont    pas de culture, etc. &#199;a a tir&#233; vers &#231;a. M&#234;me Isaac Joseph    a commenc&#233; &#224; tirer vers ce c&#244;t&#233;-l&#224;, puis d&#146;autres    bien plus que lui. Il y a des gens qui ont beaucoup tir&#233; vers ce c&#244;t&#233;    de l&#146;&#233;thologie sociale, comme on dit, qui est une anti-ethnologie    pour le coup, compl&#232;tement. Et donc l&#224; il y a un revirement, enfin    une posture de l&#146;approche goffmanni&#232;nne &#151; ce qu&#146;on appelle,    en gros, la deuxi&#232;me &#233;cole de Chicago &#151; qui me semble beaucoup    moins int&#233;ressante. Si ce n&#146;est effectivement les petites choses de    Goffman sur tel rite d&#146;interaction, la micro-observation des subtilit&#233;s,    du d&#233;tail, etc.</P>     <P align="justify"><I>Et Howard Becker, o&#249; est-ce que vous le placez?</I></P>     <P align="justify">Oui, Becker est actuel, c&#146;est plut&#244;t la troisi&#232;me    &#233;cole de Chicago. Il y a l&#224; une r&#233;flexion que je n&#146;ai pas    autant suivie. Becker, Anselm Strauss reprennent cette approche &#224; partir    d&#146;une r&#233;flexion plus &#233;pist&#233;mologique sur l&#146;observation    et reviennent &#224; des objets sociologiques proprement dits. &#199;a m&#146;a    moins concern&#233; et moins int&#233;ress&#233; directement, mais je pense    que le prolongement est peut-&#234;tre plus int&#233;ressant.</P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify"><I>Bon, et est-ce que vous pouvez me raconter un peu l&#146;histoire    de votre objet d&#146;&#233;tude, que je crois, d&#146;une fa&#231;on tr&#232;s    sch&#233;matique, &#234;tre les inventions des villes et les reconstructions    identitaires en milieux sociaux pr&#233;caires et ultra-pr&#233;caires&#133;    Est-ce qu&#146;on pourrait refaire votre parcours?</I></P>     <P align="justify">J&#146;ai commenc&#233; sur des terrains africains d&#146;abord.    J&#146;ai fait un travail sur un quartier ethnique, le quartier Haoussa. Les    habitants &#233;taient des commer&#231;ants et des migrants, des gens qui circulaient    &#233;norm&#233;ment. Ce qui importe n&#146;est pas tellement l&#146;id&#233;e    en soi des identit&#233;s, mais plut&#244;t l&#146;id&#233;e de la dynamique    des identit&#233;s ou des constructions de soi, comme on dit, une dynamique    li&#233;e &#224; des situations pr&#233;caires, au sens o&#249; on est en d&#233;placement,    donc des migrants, des commer&#231;ants, des r&#233;fugi&#233;s, des d&#233;plac&#233;s,    etc. Depuis le d&#233;but, je suis avec ce type de personnages qui ne sont jamais    stables ou qui sont pr&#233;caires, au sens de la pr&#233;carit&#233; &#233;conomique    ou sociale.</P>     <P align="justify">Puis des gens qui sont dans des situations d&#146;une autre    marginalit&#233;, c&#146;est la marginalit&#233; plus sociale, &#233;conomique&#133;    ce que j&#146;ai &#233;tudi&#233; au Br&#233;sil et, en partie, en Colombie.    S&#146;il faut chercher la trame, il me semble qu&#146;elle r&#233;pond &#224;    une pr&#233;occupation, qui est aussi un engagement personnel, politique m&#234;me,    sur des situations qui ne correspondent pas &#224; la structure sociale. Un    peu dans la m&#234;me id&#233;e, dont je parlais tout &#224; l&#146;heure, &#224;    propos du d&#233;bat &#233;pist&#233;mologique entre structure et situation.    Effectivement, je me suis trouv&#233; d&#232;s le d&#233;but avec des personnes    et des groupes, &#233;ventuellement des individus ou des collectifs, qui sont    toujours dans une situa- tion de d&#233;placement (commerce, migrants, r&#233;fugi&#233;s,    d&#233;plac&#233;s) ou d&#146;une certaine marginalit&#233; sociale venant d&#146;une    pr&#233;carit&#233; &#233;conomique, et donc toujours avec des gens qu&#146;on    ne saisit pas tr&#232;s bien dans une approche structurale. D&#146;o&#249; toutes    les questions autour de la m&#233;thode de l&#146;approche situationnelle et    puis les questions autour de l&#146;engagement aussi: pourquoi finalement s&#146;int&#233;resser    &#224; ces gens-l&#224; et pourquoi pas &#224; d&#146;autres? &#192; quoi sert    l&#146;anthropologie?</P>     <P align="justify">C&#146;est &#231;a la trame. Est-ce que c&#146;est la question    de l&#146;identit&#233; qui est importante? Cette question est importante parce    que, souvent, on consid&#232;re que les anthropologues s&#146;int&#233;ressent    aux identit&#233;s. Moi je dirais plut&#244;t que &#151; c&#146;est le point    de la r&#233;flexion o&#249; j&#146;en suis maintenant &#151; ce qui est important    c&#146;est de s&#146;int&#233;resser &#224; la mani&#232;re dont les gens r&#233;pondent    aux identit&#233;s qu&#146;on leur assigne. Ce qui m&#146;int&#233;resse, c&#146;est    le fait qu&#146;ils r&#233;pondent. C&#146;est un peu la r&#233;surgence du    sujet, c&#146;est-&#224;-dire, le sujet au sens &#233;l&#233;mentaire de la    linguistique, de la prise de parole, le sujet qui r&#233;pond &#224; une assignation    identitaire, &#224; une exploitation &#233;conomique, &#224; une mise &#224;    l&#146;&#233;cart politique, qui r&#233;pond &#224; quelque chose qui fait partie    de l&#146;ordre social, de la structure et du syst&#232;me. La mani&#232;re    dont les personnes recr&#233;ent une subjectivation contre la mani&#232;re dont    on les assigne &#224; ceci ou &#224; cela. L&#224; on peut reprendre mes diff&#233;rents    terrains. On retrouve &#224; peu pr&#232;s &#231;a.</P>     <P align="justify"><I>Et l&#146;influence de penseurs comme Hannah Arendt, c&#146;est    fondamental?</I></P>     <P align="justify">Oui. De la philosophie politique en g&#233;n&#233;ral. Je crois    que, pour moi, c&#146;est important. Dans les ann&#233;es soixante, soixante-dix,    l&#146;anthropologie s&#146;est beaucoup port&#233;e sur l&#146;&#233;conomie:    l&#146;anthropologie &#233;conomique ne m&#146;a pas r&#233;ellement concern&#233;,    encore qu&#146;effectivement la lecture de Meillassoux a &#233;t&#233; importante.    Mais personnellement je n&#146;ai jamais &#233;t&#233; attir&#233; par la lecture    des &#233;conomistes ou d&#146;une socio-&#233;conomie par exemple. Mais, par    contre, la lecture des philosophes est permanente. Elle nourrit en permanence    ma r&#233;flexion anthropologique. Et donc, effectivement, Hannah Arendt, tout    comme Jacques Ranci&#232;re, Michel Foucault, m&#146;int&#233;ressent beaucoup    depuis longtemps&#133; Je me sens plus proche de Ranci&#232;re, qui s&#146;int&#233;resse    davantage aux questions des espaces de subjectivation, alors que Foucault ou    Agamben vont beaucoup plus encore du c&#244;t&#233; de la structure, de l&#146;ordre    et du pouvoir. Quand on cherche plut&#244;t les r&#233;ponses, les initiatives    et les sujets, je crois qu&#146;un auteur comme Ranci&#232;re est plus utile.    Il travaille beaucoup sur l&#146;id&#233;e du dissensus, contre le consensus.    Ce sont des choses qui me parlent beaucoup plus que les syst&#232;mes foucaldiens,    par exemple, qui sont tr&#232;s int&#233;ressants, mais qui nous laissent tout    &#224; faire. On se dit: bon, maintenant essayons de comprendre comment &#231;a    marche. Si on fait de l&#146;ethnographie pour comprendre comment &#231;a marche,    dans ce cas, les concepts int&#233;ressants qu&#146;on peut prendre chez les    philosophes c&#146;est plut&#244;t ceux qui sont autour de la subjectivation,    des communaut&#233;s de parole, de la prise de parole, des espaces de subjectivation,    du dissensus, etc. Et je suis tr&#232;s sensible au fait qu&#146;un philosophe    comme Ranci&#232;re explique que &#151; c&#146;est moi qui le redit &#224; ma    mani&#232;re &#151; &#147;le sujet existe contre l&#146;identit&#233;&#148;.    Le sujet &#233;merge contre les identit&#233;s qu&#146;on assigne, que la soci&#233;t&#233;    ou le syst&#232;me assigne, et donc &#231;a tourne autour de petites choses    comme &#231;a, de la prise de parole, de la prise d&#146;initiative, etc.</P>     <P align="justify"><I>Et &#231;a m&#232;ne au centre des pouvoirs, pas seulement    avec les plus pr&#233;caris&#233;s. M&#234;me au centre des pouvoirs, on peut    s&#146;engager avec cette approche.</I></P>     <P align="justify">Oui. Je pense qu&#146;effectivement &#231;a doit pouvoir se    faire. Alors c&#146;est vrai que j&#146;ai tendance &#224; prendre les gens    qui sont victimis&#233;s dans ce syst&#232;me et voir comment ils se sortent    de cette victimisation. Mais je crois qu&#146;on peut tenter de g&#233;n&#233;raliser.</P>     <P align="justify"><I>Le ph&#233;nom&#232;ne urbain est toujours pr&#233;sent    dans vos textes, comme dans le cas des city-camps. C&#146;est vraiment une pr&#233;occupation    constante pour construire la th&#233;orie anthropologique pour vous?</I></P>     <P align="justify">Le ph&#233;nom&#232;ne urbain est pr&#233;sent d&#146;abord    parce que j&#146;y ai fait tous mes terrains. Je suis un anthropologue urbain    au sens o&#249; d&#146;abord, tout simplement, mes terrains ont toujours &#233;t&#233;    urbains, m&#234;me au d&#233;but sans m&#146;identifier &#224; la sous-cat&#233;gorie    anthropologie urbaine dans l&#146;anthropologie, comme s&#146;il y avait une    sp&#233;cialisation. Je crois qu&#146;il n&#146;y a qu&#146;une anthropologie,    elle peut &#234;tre la m&#234;me partout. C&#146;est vrai qu&#146;il y a des    choses qu&#146;on apprend dans l&#146;enqu&#234;te urbaine qu&#146;on n&#146;apprend    peut-&#234;tre pas ailleurs, et notamment cette id&#233;e de ce qui fait la    ville. Qu&#146;est-ce qui fait qu&#146;on est dans un espace qu&#146;on peut    appeler la ville? Ce n&#146;est pas tellement un espace, c&#146;est plus un    espace de rencontre, ce que j&#146;appelle la ville relationnelle. Il y a ce    ph&#233;nom&#232;ne particulier qui est d&#146;avoir une agglom&#233;ration    importante de personnes, c&#146;est plus la densit&#233; qui est importante    que le nombre. Que ce soit h&#233;t&#233;rog&#232;ne, qu&#146;il y ait de la    diversit&#233;, qu&#146;il y ait de la complexit&#233;, que ce soit m&#234;me    compliqu&#233; au sens o&#249; l&#146;on ne comprend rien, c&#146;est confus&#133;    On ne voit pas la ville quand on est dans une ville. On regarde et on ne voit    rien. C&#146;est un probl&#232;me que j&#146;ai parfois avec les g&#233;ographes    qui disent: on va faire des coupes de circulation dans une ville et on va voir    des choses. Non, on ne voit rien. Enfin, je veux dire, on ne voit rien au sens    o&#249; l&#146;on a rien. Il n&#146;y a pas grand chose &#224; comprendre quand    on regarde simplement comme &#231;a.</P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify">Il faut forc&#233;ment oublier un peu toute cette armature    mat&#233;rielle pour rentrer dans les relations et essayer de comprendre comment    les gens composent leur monde, un ensemble de petits mondes, &#224; la diff&#233;rence    des villages &#147;traditionnels&#148; (entre tous les guillemets). En Afrique,    vous avez des villages, des maisons qui correspondent &#224; des lignages. Il    y a une correspondance entre le social et le spatial tr&#232;s nette. Vous avez    aussi des limites de villages qui sont diff&#233;rentes des autres. Avec des    diff&#233;rences linguistiques qui correspondent &#224; du social, du spatial    et du culturel. Tout cela est bien visible. C&#146;est un peu caricatural mais,    en comparaison, quand vous arrivez dans le contexte urbain, tout est compliqu&#233;    et confus, et on peut se demander: qu&#146;est-ce qui fait qu&#146;il y a un    sens et donc une identification avec cet endroit-l&#224;? Qu&#146;est-ce qui    fait que les gens disent &#147;on est de la m&#234;me ville&#148;, on est du    m&#234;me quartier, on est ensemble, on forme un m&#234;me monde?</P>     <P align="justify">Pour moi, c&#146;est &#231;a qui donne sa place au ph&#233;nom&#232;ne    urbain, et non pas le plan technique. Melvin Webber, dans un texte traduit en    fran&#231;ais par Fran&#231;oise Choay, explique, &#224; la suite de nombreux    sociologues et &#233;conomistes, que la ville a &#233;t&#233; form&#233;e pour    r&#233;duire les co&#251;ts de l&#146;interaction, c&#146;est-&#224;-dire, mettre    les gens ensemble. Si on veut que les gens travaillent, on les regroupe &#224;    c&#244;t&#233; d&#146;un lieu de travail. La ville est un regroupement, &#231;a    a une fonctionnalit&#233;. Le premier point c&#146;est cette fonctionnalit&#233;.    Et puis les gens se mettant ensemble, ils recr&#233;ent forc&#233;ment quelque    chose. Ils recr&#233;ent une esp&#232;ce de communaut&#233;, une esp&#232;ce    de sociabilit&#233;, une esp&#232;ce de culture, qui ne sont pas celles des    villages ou des traditions ethniques. Donc il y a de la densit&#233;, de l&#146;h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233;,    de la complication, de l&#146;invention&#133; Le propre m&#234;me de la ville    est d&#146;&#234;tre ce m&#233;tissage, c&#146;est-&#224;-dire, si on enl&#232;ve    toute connotation biologique, le propre de la ville est de cr&#233;er des &#233;changes    qui produisent quelque chose qu&#146;on n&#146;a jamais vu ailleurs.</P>     <P align="justify">Ce n&#146;est pas juxtaposer des cultures, m&#234;me si des    gens croient qu&#146;ils reproduisent. Les migrants, par exemple, arrivent quelque    part et consid&#232;rent qu&#146;ils reproduisent la culture de leur Auvergne    d&#146;origine ou de leur Maghreb d&#146;origine. En fait, petit &#224; petit,    ils sont dans des situations d&#146;interaction qui font qu&#146;ils parlent    leur langue diff&#233;remment. Ils influencent la langue locale avec leur propre    apport. Ils s&#146;habillent diff&#233;remment, ils pensent diff&#233;remment.    Ils ont un imaginaire diff&#233;rent, bien qu&#146;ils croient qu&#146;ils reproduisent.    Et c&#146;est &#231;a qui est propre peut-&#234;tre &#224; ce qui fait la ville.    C&#146;est ce qui, au bout du compte, &#233;merge de cet assemblage bizarre,    h&#233;t&#233;rog&#232;ne, qui ne se reproduit jamais exactement ailleurs. C&#146;est    pr&#233;cis&#233;ment une invention culturelle in&#233;dite, ce qui fait qu&#146;aucune    ville ne ressemble &#224; aucune autre, et que chacun peut s&#146;identifier    &#224; certaines villes qu&#146;il ne va pas retrouver ailleurs. On est effectivement    dans une invention qui n&#146;est pas &#224; partir de rien, &#233;videmment.    Elle se fait &#224; partir de cette complication, de ces &#233;changes, de ces    m&#233;langes.</P>     <P align="justify"><I>Et dans ce cas, vous diff&#233;renciez l&#146;anthropologie    de la ville de l&#146;anthropologie dans la ville. Et &#231;a nous fait penser    &#224; des questions de m&#233;thode. L&#146;ethnographie dans la ville pour    faire l&#146;anthropologie de la ville. Quels sont les b&#233;n&#233;fices de    l&#146;ethnographie?</I></P>     <P align="justify">Exactement, l&#224; on est dans ce que je vous disais &#224;    l&#146;instant. On est pr&#233;cis&#233;ment dans l&#146;anthropologie de la    ville. Mais cette anthropologie de la ville, on ne peut la faire que si on dispose    d&#146;assez d&#146;informations qui ne peuvent venir que de l&#146;ethnographie.    Vraiment, pour moi c&#146;est clair, il n&#146;y a pas d&#146;anthropologie    sans ethnographie. Le probl&#232;me, c&#146;est que l&#146;&#233;chelle est    diff&#233;rente. Alors la question est: comment passe-t-on d&#146;une &#233;chelle    &#224; l&#146;autre? Je crois qu&#146;il y a toutes ces m&#233;thodes qui font    le lien entre l&#146;observation et le contexte qui nous y aident. Effectivement,    on ne peut pas observer toute la ville, ce n&#146;est pas possible. En m&#234;me    temps, qu&#146;est-ce que c&#146;est que &#147;toute la ville&#148;? On peut    toujours critiquer cette d&#233;finition de la ville, moi je n&#146;en sais    rien ce que c&#146;est que la ville. Est-ce qu&#146;il faut prendre les limites    administratives? Dans ce cas, vous entrez dans le discours administratif. Si    vous prenez les limites des cartes, vous rentrez dans le discours des cartographes.    Tout le monde &#224; un discours&#133; L&#224;, pour le coup, il faut &#234;tre    foucaldien. On est toujours dans un certain &#147;ordre du discours&#148;, donc    le probl&#232;me est de construire ou de d&#233;construire les ordres du discours    sur la ville. Et en l&#146;occurrence, pourquoi l&#146;ethnologue n&#146;aurait-il    pas son propre ordre du discours sur la ville, aussi r&#233;aliste ou pas moins    r&#233;aliste que celui de l&#146;administrateur, de l&#146;urbaniste ou du    g&#233;ographe?</P>     <P align="justify">&#192; partir de l&#224;, la question est beaucoup plus de    l&#146;ordre de: qu&#146;est-ce qui fait la ville au sens de la culture de la    ville? Observer des situations dans leur contexte, comprendre ce qui fait que,    &#224; un moment donn&#233;, on se trouve dans des espaces ou dans des types    d&#146;observation qui nous permettent de voir fonctionner la ville.</P>     <P align="justify">Je pense au travail de Michelle de la Prad&#232;le sur les    march&#233;s, par exemple. Le march&#233;, effectivement, c&#146;est quelque    chose o&#249; on voit bien la diversit&#233;, la pluralit&#233; des situations,    les entreprises, la vie dans l&#146;entreprise avec sa diversit&#233;, les &#233;ventuels    conflits, mais aussi toute l&#146;observation des mobilit&#233;s dans la ville.    &#201;videmment, on peut observer la rue. Il n&#146;y a pas forc&#233;ment des    objets empiriques qui sont plus parlants que d&#146;autres, je crois que tous    sont parlants. Mais il faut &#224; chaque fois s&#146;interroger sur ce qui    se passe de plus dans ces &#233;v&#232;nements-l&#224;, dans ces situations    ou dans ces espaces. Qu&#146;est-ce qui se passe de plus qui ne se passe pas    ailleurs, dans d&#146;autres contextes, dans un village? Qu&#146;est-ce qu&#146;il    y a de particulier qui est produit l&#224; dans ce que j&#146;observe? Et c&#146;est    &#224; ce niveau que l&#146;analyse contextuelle, situationnelle, peut faire    entrer justement ces &#233;l&#233;ments d&#146;innovation sociale, de complexit&#233;    sociale, de complexit&#233; culturelle, qui font que l&#146;on est dans une    production urbaine, dans une logique urbaine.</P>     <P align="justify"><I>C&#146;est un peu l&#146;approche au-del&#224; des monographies&#133;</I></P>     <P align="justify">C&#146;est cela, oui. Tout en passant par l&#146;ethnographie.    Il faut tenir les deux. Le probl&#232;me de la monographie, c&#146;est le probl&#232;me    de la monologie, c&#146;est-&#224;-dire, le discours ferm&#233; sur la monographie    et donc sur un espace, une culture. Effectivement, pendant longtemps, les ethnologues    ont reproduit en ville l&#146;image qu&#146;ils avaient de ce que devait &#234;tre    l&#146;ethnologie en village, le village dans la ville, le quartier ethnique,    la parent&#233; dans la ville, etc. Effectivement, ce sont des objets par lesquels    l&#146;anthropologie s&#146;est reproduite elle-m&#234;me. C&#146;&#233;tait    beaucoup plus la d&#233;fense de l&#146;anthropologie dans la ville que la compr&#233;hension    de la ville par l&#146;anthropologie. Il faut d&#233;fendre l&#146;anthropologie,    donc on fait des monographies ethniques, on fait des monographies de quartier,    on fait des &#233;tudes de communaut&#233;s, on fait des &#233;tudes de parent&#233;.    Comme si c&#146;&#233;tait &#231;a qui devait garantir la permanence de l&#146;ethnologie    et de l&#146;anthropologie. Hors, ce ne sont pas des objets empiriques qui seraient    propres &#224; l&#146;anthropologie.</P>     <P align="justify"><I>Retournons &#224; deux de vos ouvrages. Dans le livre </I>L&#146;Invention    de la Ville<I>, vous montrez que dans un monde o&#249; les tendances &#224;    la violence et &#224; l&#146;exclusion ne cessent pas, la cr&#233;ativit&#233;    des sujets est toujours possible, aussi bien que le respect et l&#146;inventivit&#233;    des vies et des villes. Mais, au contraire, dans </I>Aux Bords du Monde<I> et    </I>Between War and City<I>, vous &#234;tes plus pessimiste. Il y a une esp&#232;ce    d&#146;&#233;quilibre dans votre critique.</I></P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify">C&#146;est-&#224;-dire que dans <I>L&#146;Invention de la Ville</I>,    ma conclusion n&#146;est pas uniquement optimiste. Disons qu&#146;il y a deux    voies de r&#233;flexion. En fait, <I>L&#146;Invention de la Ville </I>&#233;tait    une synth&#232;se de plusieurs enqu&#234;tes faites dans diff&#233;rents contextes    urbains, pour finalement essayer de s&#146;interroger sur diff&#233;rents points:    est-ce qu&#146;il y a une culture de la ville? Est-ce qu&#146;il y a un mode    de vie de la ville? Qu&#146;est-ce qui fait exister l&#146;identification &#224;    la ville? &#199;a d&#233;bouchait sur deux questions. Une &#233;tait tr&#232;s    pessimiste: comment le monde va vers de plus en plus de s&#233;gr&#233;gation,    d&#146;enfermement, et comment les logiques d&#146;enfermement se d&#233;veloppent,    se peaufinent&#133;</P>     <P align="justify"><I>M&#234;me une esp&#232;ce d&#146;objectification des sujets    parfois.</I></P>     <P align="justify">Oui, oui. Et c&#146;est quelque chose qui est tr&#232;s inqui&#233;tant,    comment faire? Que faire face &#224; &#231;a? Et donc, je disais &#224; ce moment    l&#224;: c&#146;est un terrain pour les ethnologues, il faut y aller, il faut    essayer de comprendre ce qui se passe et, notamment, comment les gens r&#233;ussissent    &#224; vivre dans ces contextes. Pour moi c&#146;est toujours la m&#234;me question:    comment on r&#233;ussit &#224; vivre dans tel ou tel contexte? Et donc l&#224;    c&#146;&#233;tait: comment r&#233;ussissent-ils &#224; vivre dans ce cadre-l&#224;?    C&#146;est ce qui a donn&#233; effectivement ce travail sur les r&#233;fugi&#233;s.</P>     <P align="justify">Et puis, il y a l&#146;autre versant. On est effectivement    dans un monde de plus en plus s&#233;gr&#233;g&#233;, avec de plus en plus d&#146;individualisme,    n&#233;gatif et positif. Comme dit Robert Castel, il y a le &#147;bon&#148;    individualisme, nous on l&#146;aime bien notre individualisme, et puis il y    a l&#146;individualisme n&#233;gatif, qui est celui de l&#146;abandon, du d&#233;nuement,    du d&#233;s&#156;uvrement. Dans un monde comme &#231;a, comment fait-on pour    vivre heureux? Et donc, l&#224; effectivement il y a cette r&#233;flexion qui    est plus sur les usages du rituel, de la f&#234;te, de la distance au monde    social dans le rituel et de la distance de l&#146;individu par rapport aux rituels,    pour ne jamais &#234;tre pris dans des logiques identitaires, des logiques d&#146;assignation.    C&#146;est une r&#233;flexion plus g&#233;n&#233;rale. Mais les deux versants    sont importants &#224; mes yeux. &#192; un moment donn&#233;, ils peuvent peut-&#234;tre    se rejoindre.</P>     <P align="justify"><I>Et vous &#234;tes plus pessimiste ou optimiste apr&#232;s    tout &#231;a?</I></P>     <P align="justify">Aujourd&#146;hui, je suis tr&#232;s pessimiste, en voyant tout    le perfectionnement des m&#233;thodes et des politiques d&#146;enfermement et    de mise &#224; l&#146;&#233;cart des gens. En Europe, toutes les affaires autour    des fronti&#232;res europ&#233;ennes, de la formation des camps, des r&#233;tentions    des &#233;trangers, cette obsession s&#233;curitaire qui se d&#233;veloppe&#133;    Quelle que soit la motivation d&#146;une obsession s&#233;curitaire, ce n&#146;est    pas bon. Ce n&#146;est pas bon d&#146;emp&#234;cher l&#146;&#233;change, d&#146;emp&#234;cher    le contact. Le propre de la logique humaine, c&#146;est d&#146;&#234;tre dans    l&#146;&#233;change et dans la communication. Si on enl&#232;ve l&#146;&#233;change    et la communication, on n&#146;est plus exactement dans de l&#146;humain. On    est dans quelque chose d&#146;autre, et &#231;a je trouve que c&#146;est tr&#232;s    dangereux. Quelles que soient les questions politiques ou &#233;conomiques,    on sait tr&#232;s bien aussi que tous les discours actuels sur les invasions    barbares de tous les migrants sont faux. Il y a moins de migrants maintenant    qu&#146;il y a vingt ans.</P>     <P align="justify">On n&#146;est pas du tout envahi, ce n&#146;est pas vrai. Ce    sont vraiment des constructions politiques. Mais le r&#233;sultat qui est profond,    qui est durable, c&#146;est qu&#146;on cr&#233;e de plus en plus de murs, de    fronti&#232;res, de barri&#232;res, d&#146;enfermement. Le poids des logiques    et des syst&#232;mes d&#146;enfermement me para&#238;t &#234;tre une chose tr&#232;s    pr&#233;occupante. En ce moment, j&#146;aurais plut&#244;t tendance &#224; &#234;tre    pessimiste mais, bon, il faut toujours chercher. C&#146;est une n&#233;cessit&#233;    permanente d&#146;aller chercher, si vous voulez. C&#146;est un peu le sens    du travail que je fais &#224; propos des espaces et des camps de r&#233;fugi&#233;s.    Des fois on me dit: quand m&#234;me, les r&#233;fugi&#233;s ne sont pas toujours    en train de manifester. Je dis: non, bien s&#251;r, ils ne sont pas toujours    en train de manifester, mais j&#146;essaye d&#146;aller voir des choses qui    existent pour voir comment, m&#234;me dans les logiques d&#146;enfermement,    de mise &#224; distance, de victimisation, de biopouvoir, comme on dit &#224;    la fa&#231;on de Foucault, m&#234;me dans ces situations-l&#224;, les gens r&#233;ussissent    &#224; reprendre la parole, &#224; reprendre de l&#146;initiative. M&#234;me    si, effectivement, ce n&#146;est pas du tout majoritaire. Mais je ne dis pas    que c&#146;est majoritaire, je dis que ce sont des choses qui arrivent.</P>     <P align="justify"><I>Et vous n&#146;avez aucun int&#233;r&#234;t pour les villes    et les ph&#233;nom&#232;nes urbains en Europe? Vous avez d&#233;j&#224; pens&#233;    &#224; faire des terrains dans le vieux monde?</I></P>     <P align="justify">Je n&#146;ai pas d&#146;a priori intellectuel, &#233;videmment.    Au contraire. Mon id&#233;e est qu&#146;on est dans un monde tr&#232;s unifi&#233;,    donc je crois que l&#146;anthropologie, l&#146;ethnologie, l&#146;enqu&#234;te    ethnographique peut se faire absolument sur tous les terrains sans aucune fronti&#232;re,    sans aucune r&#233;serve. Mais bon, il faut reconstruire une recherche &#224;    chaque fois et je me dis que j&#146;aurais besoin autant en France, qu&#146;en    Afrique ou en Am&#233;rique Latine de me reformer&#133;Vous savez, quand on    commence un nouveau terrain, on dit qu&#146;il faut apprendre la langue&#133;    L&#224; c&#146;est presque pareil, enfin, ce n&#146;est pas apprendre la langue    mais c&#146;est apprendre tout ce qui serait tr&#232;s sp&#233;cifique d&#146;abord,    pour arriver ensuite &#224; savoir ce qui est commun. Il faut toujours passer    par ce qui est tr&#232;s sp&#233;cifique. Alors, effectivement on n&#146;&#233;tudierait    peut-&#234;tre pas la langue. Encore que, dans les banlieues, on n&#146;est    pas s&#251;r de tout comprendre ce qui se dit, avec le parler des banlieusards.    Ce serait pour moi un nouveau terrain, et ce serait &#233;norme. Comme j&#146;ai    d&#233;j&#224; fait ce passage de l&#146;Afrique &#224; l&#146;Am&#233;rique    Latine, qui &#233;tait un tr&#232;s gros investissement en fait, l&#224; ce    serait un autre investissement sur l&#146;Europe.</P>     <P align="justify">Je n&#146;ai pas d&#146;a priori intellectuel, non. Pour moi    il y a le go&#251;t des voyages. Il y a le go&#251;t de l&#146;exploration&#133;    M&#234;me si on dit, je l&#146;ai dit aussi, que l&#146;on peut voyager sans    aller tr&#232;s loin. Mais c&#146;est vrai que pour moi le go&#251;t des voyages    est toujours associ&#233; &#224; un d&#233;part, &#224; une rupture, on part    quelque part, on laisse quelque chose, c&#146;est pour &#231;a que je suis contre    les portables et le mail dans les voyages, encore que maintenant &#231;a s&#146;impose&#133;Quand    on part &#224; l&#146;&#233;tranger, il faut vraiment partir &#224; l&#146;&#233;tranger.    Sinon, si on ne peut pas se couper compl&#232;tement, &#231;a ne vaut pas le    coup. Il faut faire cette rupture &#224; un moment donn&#233;, pour revenir    apr&#232;s&#133; C&#146;est important, dans la d&#233;marche, de s&#146;extraire    de soi pour aller se rendre disponible pour une d&#233;couverte ailleurs. Donc,    aller loin, c&#146;est important pour moi. Ce n&#146;est pas th&#233;orique,    disons que c&#146;est plus personnel. Le fait d&#146;aller loin, &#231;a vous    aide &#224; faire cette rupture forte qui vous met dans l&#146;&#233;tat de    disponibilit&#233; pour d&#233;couvrir les autres et se mettre &#224; comprendre    de l&#146;int&#233;rieur.</P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify"><I>Et m&#234;me comme directeur de recherches vous continuez    &#224; faire ce type de travail de terrain ethnographique?</I></P>     <P align="justify">J&#146;essaye, j&#146;essaye&#133; L&#224; je suis sur un projet    depuis deux ans, qui porte sur les espaces humanitaires du conflit de la Mano    River: Guin&#233;e, Sierra L&#233;one, Lib&#233;ria, C&#244;te d&#146;Ivoire&#133;    tout cet espace-l&#224;. J&#146;ai commenc&#233; en 2003, j&#146;y suis retourn&#233;    en 2004, et je dois y retourner en juillet 2005 pour essayer de changer d&#146;&#233;chelle.    Ce n&#146;est pas seulement le terrain des camps. On peut faire une ethnographie    ou une monographie qui ne soit pas enferm&#233;e. On peut faire l&#146;&#233;tude    localis&#233;e d&#146;un camp, d&#146;un espace&#133; Alors &#231;a c&#146;est    d&#233;j&#224; important. &#199;a n&#146;existait pas, &#231;a a &#233;t&#233;    important pour l&#146;ethnographie et pour comprendre le monde des r&#233;fugi&#233;s.    C&#146;&#233;tait important de le faire dans un premier moment.</P>     <P align="justify">Les gens circulent. Les r&#233;fugi&#233;s, les d&#233;plac&#233;s,    ils ont &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;s, justement. Ils ont fait tout un itin&#233;raire    de d&#233;placement, et souvent, les gens sont pass&#233;s d&#146;un point &#224;    un autre, d&#146;un camp de r&#233;fugi&#233;s &#224; un autre camp de r&#233;fugi&#233;s.    Ils ont &#233;t&#233; d&#233;plac&#233;s, apr&#232;s ils ont &#233;t&#233; clandestins    et ils ont &#233;t&#233; r&#233;fugi&#233;s. J&#146;essaye de reconstituer ce    parcours. On peut le reconstituer par les trajectoires des gens, on raconte    les trajectoires, mais ce sont aussi des espaces. Il y a un r&#233;seau de lieux.    Le r&#233;seau de lieux, li&#233; au conflit de la Mano River, ce sont des camps,    des quartiers de r&#233;fugi&#233;s &#224; Conakry, des quartiers de r&#233;fugi&#233;s    &#224; Freetown, des quartiers de r&#233;fugi&#233;s &#224; Monrovia, des camps    de d&#233;plac&#233;s autour de Monrovia, des camps de d&#233;plac&#233;s dans    le centre du Lib&#233;ria, tout un groupe de dix camps de r&#233;fugi&#233;s    qui sont au centre de la Sierra L&#233;one, et en Guin&#233;e foresti&#232;re    o&#249; il y a beaucoup de camps de r&#233;fugi&#233;s&#133; Les gens qui sont    originaires de cette zone de conflit ont circul&#233;. C&#146;est &#231;a que    j&#146;essaye de reconstituer. L&#146;espace de r&#233;f&#233;rence n&#146;est    pas un seul camp, c&#146;est un r&#233;seau de lieux, un ensemble. C&#146;est    un espace o&#249; les gens ont v&#233;cu, en gros, pendant les quinze ann&#233;es    du conflit de la Mano River.</P>     <P align="justify">Mon hypoth&#232;se est que c&#146;est un puissant espace de    changement culturel et social. Les gens, au bout de ces quinze ann&#233;es,    ne sont plus du tout les m&#234;mes que ce qu&#146;ils &#233;taient avant, et    m&#234;me s&#146;ils retournent finalement (ce qui n&#146;est pas toujours le    cas) dans leur lieu d&#146;origine, comme on dit, ils ne retournent pas vraiment.    On ne retourne pas en arri&#232;re. Ils deviennent des personnes autres, ils    ont une autre vie, ils ont appris d&#146;autres choses. Ils ont appris &#224;    parler anglais avec les grosses organisations humanitaires, ils ont appris &#224;    traiter avec l&#146;argent d&#146;une autre mani&#232;re. Ils ont appris &#224;    n&#233;gocier, &#224; parler avec des gens qu&#146;ils n&#146;auraient jamais    rencontr&#233;s s&#146;ils &#233;taient rest&#233;s sur place. Ils ont appris    &#224; vivre dans la guerre, aussi, &#224; se cacher, &#224; &#234;tre des esclaves,    des soldats&#133; Enfin, tout cela cr&#233;e une esp&#232;ce de culture qui    est associ&#233;e &#224; un espace bien plus grand qu&#146;un seul camp de r&#233;fugi&#233;s.    &#199;a c&#146;est le terrain que je fais en ce moment.</P>     <P align="justify">Je voudrais retourner &#224; Conakry. &#192; Conakry, il y    a des quartiers de r&#233;fugi&#233;s qui ne sont pas des camps. Ce sont des    gens qui sont plus ou moins clandestins et c&#146;est encore une autre configuration.    C&#146;est-&#224;-dire, des gens qui ne veulent pas se d&#233;clarer au HCR    (Haut Commissariat aux R&#233;fugi&#233;s) parce qu&#146;ils ne veulent pas    qu&#146;on les envoie dans les camps. Ils veulent rester clandestins pour pouvoir    travailler &#224; Conakry, trouver un peu d&#146;argent, travailler d&#146;une    mani&#232;re ou d&#146;une autre, et surtout ne pas &#234;tre envoy&#233;s dans    les camps, parce que dans les camps, ils ne peuvent plus rien faire. Ils ont    l&#146;aide alimentaire, entre autres, mais ils sont oblig&#233;s de rester    l&#224;. Et donc voil&#224;, l&#224; il y a un &#233;l&#233;ment qui est important,    qui est &#224; Conakry, qui est &#224; Monrovia aussi, des gens qui ne veulent    pas se faire enregistrer et qui ne veulent pas &#234;tre mis dans les camps.    Et parfois, en Guin&#233;e foresti&#232;re, dans les camps du HCR, j&#146;ai    rencontr&#233; des gens qui avaient &#233;t&#233; enregistr&#233;s par le HCR    et forc&#233;s d&#146;aller dans les camps. On leur disait qu&#146;ils seraient    sinon des ill&#233;gaux et des clandestins. Et ils n&#146;&#233;taient pas contents,    c&#146;&#233;tait pr&#233;cis&#233;ment une logique d&#146;enfermement.</P>     <P align="justify"><I>Dans cette logique d&#146;enfermements, les institutions    ont des difficult&#233;s avec l&#146;h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233;    des situations et des personnes. Et elles ne comprennent peut-&#234;tre pas    tr&#232;s bien ce qui se passe. J&#146;essaie de voir l&#146;autre c&#244;t&#233;    aussi&#133;</I></P>     <P align="justify">C&#146;est-&#224;-dire le c&#244;t&#233; des politiques, des    organisateurs, des organisations&#133; Oui, elles sont toujours face &#224;    un probl&#232;me de contr&#244;le, de r&#233;ussir &#224; contr&#244;ler le    syst&#232;me. Il y a en permanence une obsession du contr&#244;le. Les gens    n&#146;entrent pas dans le moule de l&#146;acceptation parfaite de ce qui est    install&#233;. Il y a des gens qui &#233;chappent &#224; &#231;a. Il y a des    doubles inscriptions, donc des faux r&#233;fugi&#233;s ou des r&#233;fugi&#233;s    qui ont des cartes et qui revendent les cartes&#133; Pour moi &#231;a fait partie    de la vie. Du point de vue des organisations, c&#146;est scandaleux, c&#146;est    une perte de contr&#244;le sur les gens. Et le probl&#232;me c&#146;est toujours    la perte de contr&#244;le sur les gens. Et quand vous dites &#147;mais ce sont    des questions de policiers&#133;&#148;, on vous r&#233;pond &#147;non, c&#146;est    humanitaire, on veut sauver les gens, mais pas des faux&#148;. Et s&#146;ils    veulent qu&#146;on les aide, il faut qu&#146;ils viennent ici parce que s&#146;ils    sont l&#224;-bas, et bien, on ne peut plus les contr&#244;ler. Donc, la logique    du contr&#244;le est compl&#232;tement inh&#233;rente au fonctionnement du syst&#232;me    humanitaire, qui est &#224; la fois une gestion de vuln&#233;rables et d&#146;ind&#233;sirables.    On dit: ils sont vuln&#233;rables, les pauvres, ce sont des victimes, ils ont    besoin de nous. Donc on les prend, mais on les contr&#244;le aussi. Les gens    sont vus comme pouvant &#234;tre &#233;ventuellement dangereux, pouvant cr&#233;er    des probl&#232;mes. Ils peuvent &#234;tre des clandestins dont on ne sait pas    quoi faire. On les garde, on les contr&#244;le. Je conclus que dans les camps    on est face &#224; une population que le discours humanitaire traite &#224;    la fois comme victime et comme une population dangereuse ou en tout cas, ind&#233;sirable.</P>     <P align="justify"><I>Et vous avez des r&#233;actions &#224; vos &#233;tudes?    Dans notre monde contemporain, les personnes nous lisent. Vous avez d&#233;j&#224;    des r&#233;ponses?</I></P>     <P align="justify">Sur ces &#233;tudes sur les r&#233;fugi&#233;s j&#146;ai une    tr&#232;s bonne exp&#233;rience avec l&#146;ONG M&#233;decins sans Fronti&#232;res    (MSF). Eux &#233;taient a priori int&#233;ress&#233;s. Ce qui n&#146;&#233;tait    pas le cas pour d&#146;autres. Avec le HCR il y a eu des r&#233;actions n&#233;gatives,    mais d&#146;autres personnes reconnaissent que ce que je dis dans <I>Aux Bords    du Monde</I> est exact. Ils connaissent des articles et des rapports. J&#146;ai    fait des rapports pour MSF. L&#224; ils sont &#147;naturellement&#148; plus    ouverts, c&#146;est une organisation que je dirais humanitaire critique, c&#146;est-&#224;-dire    qu&#146;ils sont dans l&#146;action humanitaire tout en &#233;tant en permanence    tr&#232;s critiques. Ils sont en permanence dans la r&#233;flexion et dans la    critique de l&#146;humanitaire. Donc ils sont tr&#232;s int&#233;ress&#233;s    par toutes ces r&#233;flexions, &#224; tel point que j&#146;ai particip&#233;    &#224; la derni&#232;re publication de MSF, <I>Populations en Danger</I>. C&#146;est    un ouvrage qu&#146;ils refont tous les trois-quatre ans. J&#146;ai fait un travail    sur les camps et notamment sur le pouvoir d&#146;exception qui existe au sein    des camps dans les organisations humanitaires. Alors on l&#146;a fait ensemble,    avec une juriste de M&#233;decins sans Fronti&#232;res, Fran&#231;oise Bouchet-Saulnier,    pour essayer de voir &#224; la fois le point de vue ethnographique, anthropologique    et le point de vue juridique. Quels sont les droits des r&#233;fugi&#233;s?    Ce n&#146;&#233;tait pas facile, mais on a essay&#233; de joindre le point de    vue g&#233;n&#233;ral de la description et de la critique des situations des    camps et des pouvoirs d&#146;exception, avec une r&#233;flexion sur les outils    juridiques qui existent pour contester les abus de pouvoir, par exemple les    abus sexuels, les abus de toutes sortes qui existent dans les camps.</P>     <P align="justify">Je suis au conseil d&#146;administration de MSF. C&#146;est    un engagement tr&#232;s important pour moi, toujours dans la mesure o&#249;    on me garantit, et m&#234;me on me demande, un point de vue critique sur M&#233;decins    sans Fronti&#232;res. &#192; MSF, les gens sont toujours beaucoup dans l&#146;autocritique.    Je me reconnais tout &#224; fait dans &#231;a, et jusqu&#146;&#224; pr&#233;sent    je n&#146;ai pas de probl&#232;me. Le jour o&#249; je ne m&#146;entendrai plus,    je dirai: voil&#224;, on ne s&#146;entend plus. Mais l&#224; ce n&#146;est pas    le cas&#133; M&#233;decins sans Fronti&#232;res a cr&#233;&#233; un centre de    recherches sur la g&#233;opolitique, l&#146;humanitaire, les conflits, les guerres,    etc. Ce centre est tr&#232;s demandeur de travaux universitaires, de travaux    de chercheurs. Ils accueillent des doctorants qui font des recherches sur ces    sujets ou sur l&#146;intervention humanitaire en g&#233;n&#233;ral. Pour moi    c&#146;est tr&#232;s bien tout &#231;a, tant qu&#146;on est d&#146;accord, allons-y!    C&#146;est &#231;a aussi l&#146;engagement.</P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify"><I>C&#146;est tr&#232;s bien aussi d&#146;avoir une liaison    effective entre la recherche et la pratique.</I></P>     <P align="justify">Parce que je ne vois pas pourquoi je me cantonnerais en disant:    non, je suis chercheur, je ne dois pas agir&#133; Est-ce qu&#146;il y a une    posture de M&#233;decins sans Fronti&#232;res avec laquelle je ne suis pas d&#146;accord?    Non. En plus, comme les autres administrateurs, je participe &#224; l&#146;&#233;laboration    des positions et, de mon point de vue, c&#146;est toujours tr&#232;s critique.    Alors c&#146;est vrai que, du point de vue de l&#146;activit&#233; de M&#233;decins    sans Fronti&#232;res, ce sont des recherches avec une vis&#233;e op&#233;rationnelle.    Je n&#146;en fais pas mon objet personnel de recherche, mais ce n&#146;est pas    contradictoire avec ce que je fais.</P>     <P align="justify"><I>Plus r&#233;cemment vous avez &#233;crit un petit livre    de r&#233;flexion m&#233;thodologique. Quels sont vos conseils aux jeunes chercheurs    en anthropologie?</I></P>     <P align="justify">Pour dire vraiment l&#146;essentiel, il y a deux choses: la    question de l&#146;alt&#233;rit&#233; et la question du terrain. La question    de l&#146;alt&#233;rit&#233; ce serait de n&#146;avoir aucun pr&#233;jug&#233;.    Quelle est cette histoire de l&#146;alt&#233;rit&#233;? C&#146;est quelque chose    de tr&#232;s fort. Reconna&#238;tre les diff&#233;rences sans jamais les construire    en alt&#233;rit&#233;s incompr&#233;hensibles ou absolues. Je suis convaincu    que le travail de l&#146;ethnologue consiste toujours &#224; d&#233;construire    l&#146;alt&#233;rit&#233;, et non pas &#224; la valoriser, tout en reconnaissant    les diff&#233;rences. Mais &#224; partir du moment o&#249; on va chez les autres    et o&#249; on fait le travail de l&#146;ethnologue, on d&#233;construit l&#146;alt&#233;rit&#233;,    c&#146;est-&#224;-dire qu&#146;on la comprend et on la rapproche en m&#234;me    temps. Cette compr&#233;hension-l&#224; est une compr&#233;hension de l&#146;int&#233;rieur,    de la familiarit&#233;, de l&#146;empathie, etc. Tout &#231;a, c&#146;est le    propre de l&#146;apport de l&#146;ethnologue &#224; cette affaire des diff&#233;rences    et de l&#146;alt&#233;rit&#233;. Les diff&#233;rences existent. Mais par notre    pratique de compr&#233;hension, d&#146;empathie, d&#146;observation participante,    on d&#233;construit l&#146;alt&#233;rit&#233; et on rapproche les gens.</P>     <P align="justify">La deuxi&#232;me chose c&#146;est ce qui fait le point fort    de l&#146;ethnologie et de l&#146;ethnologue: l&#146;exercice du terrain comme    une exp&#233;rience personnelle. Parce que si ce n&#146;est pas cette exp&#233;rience    personnelle, on est dans les discours des uns et des autres, comme tout le monde,    on a rien de plus &#224; dire, enfin, on a la m&#234;me chose au m&#234;me niveau    que les autres. Alors que ce que l&#146;ethnologue &#151; et l&#224; j&#146;emploie    le terme ethnologue, pas l&#146;ethnologie au sens de l&#146;ethnologie classique,    mais l&#146;ethnologue au sens o&#249; il fonde sa connaissance sur le terrain    &#151; ce qu&#146;il a &#224; dire c&#146;est son exp&#233;rience personnelle    du terrain. Et &#231;a prend du temps! &#199;a ne peut que prendre du temps,    &#231;a ne peut pas &#234;tre en cinq minutes, &#231;a ne peut que prendre du    temps pour s&#146;en incorporer. Apr&#232;s, le r&#233;sultat c&#146;est que    le discours de l&#146;ethnologue est unique, parce qu&#146;il se r&#233;f&#232;re    toujours &#224; un monde de connaissance qui est un monde de l&#146;exp&#233;rience.    C&#146;est &#231;a son apport. C&#146;est la familiarit&#233; qu&#146;il a eu    avec des gens, des personnes dont il a saisi, un petit peu, la logique des comportements.    Qu&#146;on dise apr&#232;s que c&#146;est une logique ethnique, une logique    sociale, une logique ceci, une logique cela, c&#146;est une autre question.    L&#146;important est d&#146;avoir fait le terrain comme un exercice personnel,    d&#146;avoir des relations avec les autres et de recueillir de la connaissance    &#224; partir de ces relations. &#199;a c&#146;est l&#146;exp&#233;rience unique    de l&#146;ethnologue, tr&#232;s riche, et donc, en cela, tr&#232;s utile.</P>     <P align="justify"><I>Il faut aller aux autres&#133;</I></P>     <P align="justify">Il faut y aller pour de bon. Il faut vraiment y aller. Je mets    &#231;a dans le livre: o&#249; que ce soit, que ce soit en Amazonie, en Afrique    ou dans une banlieue europ&#233;enne, il faut y aller, il faut faire l&#146;effort    de sortir de soi et de son propre monde pour aller vers quelque chose qui est    un peu inconnu au d&#233;but et qu&#146;apr&#232;s on d&#233;couvre et on comprend.</P>     <P align="justify"><I>Quand vous avez fait un cours &#224; Lisbonne dans le Programme    Doctoral d&#146;Anthropologie Urbaine (ISCTE) l&#146;ann&#233;e dernier, je    vous ai entendu dire que pour faire de l&#146;anthropologie on doit plut&#244;t    plonger les mains et la t&#234;te dans le journal de terrain, dans les notes&#133;    En relation &#224; cette dimension de la technique de l&#146;ethnographie dans    les villes, vous avez s&#251;rement d&#233;couvert des choses. Vous avez des    &#147;trucs&#148; &#224; vous?</I></P>     <P align="justify">Enfin, si j&#146;avais un truc en particulier, au sens de la    m&#233;thodologie&#133; J&#146;ai eu pendant assez longtemps des discussions    avec des coll&#232;gues sur les r&#233;cits de vie, les histoires de vie. Pourquoi?    Je pense que c&#146;est parce qu&#146;on travaille sur des terrains urbains.    On peut &#233;videmment &#234;tre ethnologue sur tous les terrains et notamment    sur des terrains urbains tr&#232;s modernes, contemporains. Mais c&#146;est    vrai que &#231;a pose des probl&#232;mes m&#233;thodologiques et, comme je disais    tout &#224; l&#146;heure, d&#146;abord on circule et on ne voit rien&#133; &#199;a    pose quelques probl&#232;mes m&#233;thodologiques, notamment du fait qu&#146;on    a toujours des relations avec des individus et pas n&#233;cessairement avec    des groupes. Il y a cette r&#233;flexion sur le fait que les groupes ne sont    pas visibles ou pas forc&#233;ment existants.</P>     <P align="justify">La soci&#233;t&#233; est individualis&#233;e. La tendance est    tr&#232;s forte &#224; faire toujours des histoires de vie, des r&#233;cits    personnels, individuels, et de reconstruire &#224; partir de &#231;a des choses.    Et souvent, les &#233;tudiants en particulier, terminent par des choses qui    sont beaucoup dans le discours et dans la repr&#233;sentation, et en ayant du    mal &#224; savoir ce que l&#146;on observe exactement. Moi j&#146;&#233;tais    arriv&#233; petit &#224; petit &#224; dire que nous, ethnologues, ne somme parfois    pas loin de l&#146;enqu&#234;teur de police. Le bon enqu&#234;teur, pas le mauvais,    un peut comme l&#146;inspecteur Colombo, qui a toujours des &#233;nigmes &#224;    r&#233;soudre. Et alors le mat&#233;riau ce n&#146;est pas que des paroles,    des histoires de vie, c&#146;est produire des dossiers. Il faut faire des dossiers    sur les gens, tout en ayant une enqu&#234;te individualis&#233;e, parce que    l&#146;enqu&#234;te est individuelle. On ne va pas nier que l&#146;enqu&#234;te    urbaine est individuelle, on a affaire &#224; des individus, mais &#224; partir    de l&#146;individu on compose des dossiers, m&#234;me mat&#233;riellement, des    dossiers. Et au d&#233;part on part d&#146;un individu et puis, petit &#224;    petit, &#231;a grossit parce qu&#146;on d&#233;couvre sa famille, donc on rajoute    des choses dans le dossier sur la cousine, la grand-m&#232;re, etc. Comme &#231;a    on compose le dossier de la personne et ce dossier en g&#233;n&#233;ral nous    parle de sa socialisation, de ses groupes secondaires, des associations dans    lesquelles il vit, de son monde du travail, de son monde local, de son monde    familial, etc. Avec &#231;a on a en gros quelque chose qui exprime toute la    dimension sociale de l&#146;individu. On s&#146;aper&#231;oit qu&#146;il a une    vie en r&#233;seau et c&#146;est cette vie en r&#233;seau qui peut tenir dans    un dossier. Composer des dossiers avec tout ce qu&#146;on peut savoir sur la    personne: l&#146;histoire de vie, mais bien d&#146;autres choses, tous les gens    qu&#146;il y a autour, avec des r&#233;seaux, des r&#233;seaux en &#233;toiles&#133;</P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify">Et il y a une autre technique dont je parle dans le petit livre    de la sagesse, qui est l&#146;appr&#233;hension d&#146;une ville dans son ensemble,    c&#146;est l&#146;affaire des r&#233;gions morales, qui pour moi est importante.    C&#146;est vrai que quand on d&#233;couvre soi-m&#234;me une ville, on la d&#233;couvre    par l&#146;interm&#233;diaire des enqu&#234;tes qu&#146;on fait, et puis par    l&#146;interm&#233;diaire de tout ce qu&#146;on vit soi-m&#234;me et de ce qu&#146;on    lit, de ce qu&#146;on fr&#233;quente comme espaces. Et donc j&#146;avais fait    &#224; Salvador da Bahia une esp&#232;ce de carte avec des inscriptions sur    tout ce qui me permettait de donner un sens aux espaces de la ville. Mais c&#146;&#233;tait    tr&#232;s h&#233;t&#233;rog&#232;ne, c&#146;&#233;tait un peu tout ce qui me    semblait marquant: l&#146;&#233;tat de propret&#233; ou de salet&#233; des rues,    la richesse apparente ou la pauvret&#233; des maisons, les principales &#233;glises,    o&#249; elles se situent, ou bien les principaux temples de Candombl&#233;,    etc. Petit &#224; petit, j&#146;avais une image de la ville avec des rep&#232;res.    Et j&#146;&#233;tais arriv&#233; &#224; l&#146;id&#233;e que l&#146;on forme,    comme &#231;a, une repr&#233;sentation de la ville totale. On a quand m&#234;me    une repr&#233;sentation de la ville dans son ensemble: on a dit assez que la    carte de Paris pour les gens c&#146;est la carte du m&#233;tro. C&#146;est une    image, mais on a aussi des p&#244;les. &#192; Paris, il y a des hauts lieux,    comme on dit, et puis il y a les profondeurs. Donc voil&#224;, faire cet exercice    pour soi-m&#234;me, en supposant que tout le monde construit un peu son hologramme    de la ville, c&#146;est-&#224;-dire, une totalit&#233; d&#233;compos&#233;e,    avec ses diff&#233;rents &#233;l&#233;ments.</P>     <P align="justify"><I>Et vous pensez que, dans les choix des terrains, il y a    des raisons subjectives? Par exemple, dans votre parcours, il y a eu des raisons    subjectives ?</I></P>     <P align="justify">S&#251;rement oui. Bien s&#251;r, je pense qu&#146;il y a des    raisons subjectives. Alors, soyons concrets. Mon premier terrain de th&#232;se,    ce n&#146;&#233;tait pas du tout une raison subjective, parce que ce n&#146;&#233;tait    pas &#231;a qui &#233;tait pr&#233;vu, c&#146;&#233;tait vraiment une opportunit&#233;.    Je devais partir en C&#244;te d&#146;Ivoire, et puis &#231;a ne s&#146;est pas    fait. Apr&#232;s on m&#146;a dit que j&#146;aurais une autorisation de recherche    pour aller au Togo. Je n&#146;ai eu que cinq ou six mois pour pr&#233;parer    mon terrain. Le quartier des &#233;trangers Haoussa de Lom&#233; avait &#233;t&#233;    ras&#233;, expuls&#233; en dehors de la ville, donc c&#146;&#233;tait d&#233;j&#224;    une affaire de d&#233;placement&#133; On m&#146;a dit: il y a ce sujet l&#224;    qui est int&#233;ressant si tu veux faire des &#233;tudes d&#146;anthropologie    urbaine. Donc je me suis mis sur cette affaire.</P>     <P align="justify">Mais je pense qu&#146;effectivement, il y a eu une dimension    subjective en g&#233;n&#233;ral. Celle dont je parlais au d&#233;but, c&#146;est-&#224;-dire,    s&#146;int&#233;resser aux marginalit&#233;s, qu&#146;elles soient des marginalit&#233;s    circulantes, de personnes qui se d&#233;placent, ou des marginalit&#233;s sociales,    de personnes qui ne sont pas exactement ins&#233;r&#233;es dans le monde social.    C&#146;est peut-&#234;tre une subjectivit&#233; politique en g&#233;n&#233;ral,    un itin&#233;raire personnel. Moi-m&#234;me je n&#146;ai jamais eu de lieu tr&#232;s    fixe et donc je m&#146;interroge toujours sur comment font les gens pour s&#146;identifier    &#224; un endroit particulier. Je n&#146;ai pas du tout cette chose-l&#224;    dans ma vie, qui consiste &#224; dire: cet endroit c&#146;est chez moi, par    exemple. Moi c&#146;est un petit peu partout. J&#146;ai toujours circul&#233;    partout, dans les pays, dans les villes. Ce que signifie qu&#146;avoir un lieu    propre est toujours un myst&#232;re pour moi. Un lieu unique auquel on s&#146;identifie.    C&#146;est quelque chose qui n&#146;est pas &#233;vident.</P>     <P align="justify"><I>Et quand vous allez au Br&#233;sil, c&#146;&#233;tait un    choix, une opportunit&#233;?</I></P>     <P align="justify">C&#146;est assez amusant, mais il y a eu une opportunit&#233;.    J&#146;&#233;tais chercheur &#224; l&#146; Institut de Recherche pour le D&#233;veloppement    (Paris), et &#224; ce moment-l&#224;, au milieu des ann&#233;es quatre-vingt,    il y a eu une grande ouverture de l&#146;IRD pour lancer des programmes en Am&#233;rique    Latine. J&#146;&#233;tais alors au Togo, pour faire cette deuxi&#232;me enqu&#234;te    sur l&#146;ethnographie des espaces de travail. Mais je me suis passionn&#233;    pour la lecture de Pierre Verger sur le culte des Orishas. Le titre est magnifique,    <I>Notes sur le Culte des Orishas entre la C&#244;te des Esclaves en Afrique    et la Baie de Tous les Saints au Br&#233;sil</I>. C&#146;est une ethnologie    tr&#232;s classique o&#249; il y avait un r&#233;pertoire des diff&#233;rents    Orishas, des diff&#233;rentes divinit&#233;s, Yoruba et Afro-br&#233;siliennes;    Yoruba, au Nigeria, au B&#233;nin, et Afro-Br&#233;siliennes &#224; Bahia. Pierre    Verger les mettait en relation les unes avec les autres. C&#146;&#233;tait tr&#232;s    culturaliste: le mod&#232;le, la transformation&#133; Mais j&#146;ai trouv&#233;    &#231;a fascinant. C&#146;&#233;tait fascinant &#224; lire et puis j&#146;aimais    les descriptions des Orishas. Il y a une esth&#233;tique de tout &#231;a qui    est tr&#232;s fascinante. Comme je lisais &#231;a au Togo, c&#146;est-&#224;-dire    sur la C&#244;te des Esclaves, et que je voyais le trac&#233; qui allait &#224;    Bahia, j&#146;ai voulu aller &#224; Bahia. Et donc voil&#224;, j&#146;y suis    all&#233;. Par la suite, je me suis confront&#233; aux d&#233;bats autour de    la question de la modernit&#233; br&#233;silienne. J&#146;ai tra- vaill&#233;    sur la culture noire mais dans la modernit&#233;, pas d&#146;un point de vue    d&#146;inventaire ou culturaliste. Mais c&#146;est vrai qu&#146;au d&#233;but    c&#146;est &#231;a qui m&#146;a motiv&#233;.</P>     <P align="justify"><I>&#192; votre avis, quelles sont les grandes probl&#233;matiques    du monde d&#146;aujourd&#146;hui? Quelles sont les choses qui vous inqui&#232;tent    le plus?</I></P>     <P align="justify">Je dirais qu&#146;il y en a une, c&#146;est banal mais elle    est tr&#232;s puissante, c&#146;est celle du processus de la mondialisation.    Le dire comme &#231;a para&#238;t banal, disons-le de deux mani&#232;res. Processus    de la mondialisation, principalement par le fait qu&#146;il n&#146;y a plus    qu&#146;un syst&#232;me et que ce syst&#232;me c&#146;est peut-&#234;tre un    empire, comme le dit Toni Negri. C&#146;est quelque chose qui fonctionne d&#146;une    mani&#232;re politique de plus en plus unifi&#233;e et pas tellement comme espace    politique, mais comme espace policier. C&#146;est-&#224;-dire que ce qui domine    l&#224;-dedans, c&#146;est effectivement &#151; aujourd&#146;hui sous contr&#244;le    de l&#146;administration am&#233;ricaine, si on veut, mais &#231;a pourrait    &#234;tre un jour d&#146;une autre administration et ce n&#146;est pas ce qui,    dans le fond, caract&#233;rise le syst&#232;me &#151; un syst&#232;me mondial    qui s&#146;unifie et qui s&#146;unifie plus sur un mode militaire et policier    que sur le mode de la grande d&#233;mocratie politique dont on pourrait toujours    r&#234;ver (comment? c&#146;est une autre histoire). Mais donc &#231;a c&#146;est    le point important.</P>     <P align="justify">Les effets sont l&#146;autre aspect du processus de la mondialisation    tel qu&#146;il est v&#233;cu, avec &#224; la fois ces petits conflits, qui sont    beaucoup plus des conflits locaux, des contr&#244;les locaux, sur l&#146;Irak,    maintenant sur l&#146;Iran, apr&#232;s sur la Cor&#233;e du Nord, apr&#232;s    sur le Soudan, apr&#232;s sur la Colombie. Les conflits &#224; chaque fois provoquent    des drames personnels, r&#233;gionaux, nationaux, des centaines de milliers    de personnes que l&#146;on d&#233;place, un peu comme s&#146;il y avait une    esp&#232;ce de grand <I>Deus ex machina</I> qui organisait &#231;a et qui disait:    l&#224;, il y a des dizaines de milliers ou des centaines de milliers de gens,    mettez-y un peu d&#146;humanitaire et puis c&#146;est bon. On se rend compte    que tout &#231;a se traduit par quelque chose de tr&#232;s pessimiste, des logiques    de d&#233;placement, d&#146;enfermement, de s&#233;gr&#233;gation&#133;La m&#234;me    chose produit aussi ces logiques de protection, de s&#233;curit&#233;, de pens&#233;e    s&#233;curitaire o&#249; l&#146;on s&#146;enferme aussi. Nous arrivons &#224;    une situation o&#249; tout le monde s&#146;enferme, que ce soit dans les <I>gated    communities</I>, les villes priv&#233;es, ou dans les camps, les centres de    transit, o&#249; des gens sont d&#233;plac&#233;s d&#146;un lieu &#224; un autre.    Tout &#231;a dans un syst&#232;me o&#249; tout est sous contr&#244;le. On va    effectivement vers quelque chose o&#249;, ce qui est le propre de l&#146;humain,    c&#146;est-&#224;-dire la communication et l&#146;&#233;change, tend &#224;    diminuer et &#224; dispara&#238;tre. Donc &#231;a c&#146;est probl&#233;matique,    et &#231;a pousse au pessimisme. Apr&#232;s, la question qui nous est pos&#233;e    est de trouver les formes de compr&#233;hension, de critique et de contestation    de cet ordre-l&#224;. C&#146;est le travail des sciences sociales en g&#233;n&#233;ral.</P>     <P align="justify"><I>Et pour terminer, actuellement vous &#234;tes le directeur    du centre d&#146;&#233;tudes africaines. Quelles sont les politiques de recherche    dans le centre, les activit&#233;s&#133;Vous avez l&#146;ambition de faire des    liaisons entre l&#146;Europe, l&#146;Afrique et l&#146;Am&#233;rique Latine&#133;</I></P>     ]]></body>
<body><![CDATA[<P align="justify">On a deux principaux programmes dans le centre. L&#146;un est    un programme, justement, sur les espaces de la guerre, de l&#146;humanitaire,    de l&#146;exil. Il y a l&#224; des &#233;tudes sur les migrants clandestins,    les r&#233;fugi&#233;s, les guerres, les conflits. L&#146;autre programme porte    sur la formation et la circulation des savoirs et des cultures africaines. &#201;videmment    &#231;a concerne aussi des terrains europ&#233;ens. Il y a des gens qui travaillent    sur l&#146;immigration clandestine, par exemple, au passage du Maroc, ou bien    sur les migrants africains qui travaillent, les r&#233;fugi&#233;s, sur les    clandestins dans le sud de l&#146;Italie, sur les demandeurs d&#146;asile en    France.</P>     <P align="justify">J&#146;essaye maintenant de monter un programme sur les soci&#233;t&#233;s    et les cultures issues de l&#146;esclavage, qui inclurait les mondes cara&#239;bes    et les mondes cr&#233;oles, qu&#146;ils soient fran&#231;ais, francophones,    hispanophones ou lusophones.</P>      <P>[Revis&#227;o t&#233;cnica e liter&#225;ria de Fr&#233;d&#233;ric Vidal]</P>       ]]></body>
</article>
