<?xml version="1.0" encoding="ISO-8859-1"?><article xmlns:mml="http://www.w3.org/1998/Math/MathML" xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" xmlns:xsi="http://www.w3.org/2001/XMLSchema-instance">
<front>
<journal-meta>
<journal-id>0873-6561</journal-id>
<journal-title><![CDATA[Etnográfica]]></journal-title>
<abbrev-journal-title><![CDATA[Etnográfica]]></abbrev-journal-title>
<issn>0873-6561</issn>
<publisher>
<publisher-name><![CDATA[Centro em Rede de Investigação em Antropologia - CRIA]]></publisher-name>
</publisher>
</journal-meta>
<article-meta>
<article-id>S0873-65612013000300007</article-id>
<title-group>
<article-title xml:lang="fr"><![CDATA[En forêt, la musique: entre inquiétude et sentiment d’intimité (Go&#287;&#287;am, Ethiopie)]]></article-title>
<article-title xml:lang="en"><![CDATA[In the forest, music: between restlessness and intimacy feelings (Go&#287;&#287;am, Ethiopia)]]></article-title>
</title-group>
<contrib-group>
<contrib contrib-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[Morand]]></surname>
<given-names><![CDATA[Katell]]></given-names>
</name>
<xref ref-type="aff" rid="A01"/>
</contrib>
</contrib-group>
<aff id="A01">
<institution><![CDATA[,University of Washington School of Music ]]></institution>
<addr-line><![CDATA[ ]]></addr-line>
<country>EUA</country>
</aff>
<pub-date pub-type="pub">
<day>00</day>
<month>10</month>
<year>2013</year>
</pub-date>
<pub-date pub-type="epub">
<day>00</day>
<month>10</month>
<year>2013</year>
</pub-date>
<volume>17</volume>
<numero>3</numero>
<fpage>561</fpage>
<lpage>579</lpage>
<copyright-statement/>
<copyright-year/>
<self-uri xlink:href="http://scielo.pt/scielo.php?script=sci_arttext&amp;pid=S0873-65612013000300007&amp;lng=en&amp;nrm=iso"></self-uri><self-uri xlink:href="http://scielo.pt/scielo.php?script=sci_abstract&amp;pid=S0873-65612013000300007&amp;lng=en&amp;nrm=iso"></self-uri><self-uri xlink:href="http://scielo.pt/scielo.php?script=sci_pdf&amp;pid=S0873-65612013000300007&amp;lng=en&amp;nrm=iso"></self-uri><abstract abstract-type="short" xml:lang="fr"><p><![CDATA[Sur les plateaux éthiopiens du Go&#287;&#287;am, les bergers passent une grande partie de leur temps à siffler, chanter ou jouer de la flûte. Ces forêts sont des lieux à la marge de la vie sociale, peuplées de bandits. La musique peut être à la fois considérée comme un outil de contrôle de cet espace sauvage, et comme un risque de se faire entendre des rôdeurs malveillants de la forêt. La musique est donc un acte de bravoure en même temps qu’un intense moment de solitude et de vulnérabilité.]]></p></abstract>
<abstract abstract-type="short" xml:lang="en"><p><![CDATA[In the Ethiopian Highlands of Go&#287;&#287;am, the herders spend most of their time whistling, singing, and playing the flute. These forests are social marginal lands and music can be considered as a tool for controlling the “wild”&#8198;but performing music appears risky, for the herder reveals his position to potential thieves. Music is therefore an act of bravery in an unfriendly environment, a moment of both solitude and vulnerability.]]></p></abstract>
<kwd-group>
<kwd lng="fr"><![CDATA[Ethiopie]]></kwd>
<kwd lng="fr"><![CDATA[chant]]></kwd>
<kwd lng="fr"><![CDATA[forêt]]></kwd>
<kwd lng="fr"><![CDATA[intimité]]></kwd>
<kwd lng="fr"><![CDATA[berger]]></kwd>
<kwd lng="en"><![CDATA[Ethiopia]]></kwd>
<kwd lng="en"><![CDATA[singing]]></kwd>
<kwd lng="en"><![CDATA[forest]]></kwd>
<kwd lng="en"><![CDATA[intimité]]></kwd>
<kwd lng="en"><![CDATA[herder]]></kwd>
</kwd-group>
</article-meta>
</front><body><![CDATA[ <head> </head>     <p><b>En forêt, la musique: entre inquiétude et   sentiment d’intimité (Go&#287;&#287;am, Ethiopie)</b></p>     <p><b>In the forest, music: between restlessness and intimacy feelings (Go&#287;&#287;am, Ethiopia)</b></p>     <p><b>Katell Morand*</b></p>     <p>*School of   Music, University of Washington, EUA. <i>E-mail:</i> <a href="mailto:kmorand@u.washington.edu">kmorand@u.washington.edu</a></p>     <p>&nbsp;</p>     <p><b>R&Eacute;SUM&Eacute;</b></p>     <p>Sur les plateaux éthiopiens du Go&#287;&#287;am, les bergers passent une grande partie de   leur temps à siffler, chanter ou jouer de la flûte. Ces forêts sont des lieux à   la marge de la vie sociale, peuplées de bandits. La musique peut être à la fois   considérée comme un outil de contrôle de cet espace sauvage, et comme un risque   de se faire entendre des rôdeurs malveillants de la forêt. La musique est donc   un acte de bravoure en même temps qu’un intense moment de solitude et de vulnérabilité.</p>     <p><b>Mots-cl&eacute;:</b> Ethiopie, chant, forêt, intimité, berger</p>     <p>&nbsp;</p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p><b>ABSTRACT</b></p>     <p>In the Ethiopian Highlands of Go&#287;&#287;am, the herders spend most of their time whistling, singing, and playing the flute. These forests are social marginal lands and music can be considered as a tool for controlling the “wild”&#8198;but performing music appears risky, for   the herder reveals his position to potential thieves. Music is therefore an act of bravery in an unfriendly environment, a moment of both solitude and vulnerability.</p>     <p><b>Keywords:</b> Ethiopia, singing, forest,   intimité, herder</p>     <p>&nbsp;</p> <table border=0 cellspacing=0 cellpadding=10>   <tr>     <td width=238 valign=top>    <p align="right"><i>&#1240;rä</i><i> t’&#1241;rañ &#269;’akkaw &#1241;rä t’&#1241;rañ duru</i></p></td>     <td width=298 valign=top>    <p>Ah Forêt, appelle-moi, ah Nature, appelle-moi!</p></td>   </tr>   <tr>     <td width=238 valign=top>    <p align="right"><i>Lantäm</i><i> y&#1241;šalähal b&#1241;&#269;a kämadäru</i></p></td>     <td width=298 valign=top>    <p>Pour toi aussi cela vaut mieux, que de passer         seule la nuit</p></td>   </tr> </table>     <p>“&#8198;C’est bien le son de la forêt&#8198;”. Gännätu avait un temps paru songeur; mais en   reposant les écouteurs, son visage s’éclaira d’un sourire de satisfaction:   le chant lui plaisait. Bien que Gännätu soit devenu   trop âgé pour garder ses bêtes en forêt, l’enregistrement de la veille, effectué   à l’enclos de nuit installé tout près de la lisière, avait capté les bruits du   fleuve, les stridulations des insectes, et les mouvements légers du bétail   derrière une voix assourdie par le pan relevé de son vêtement.</p>     <p>Faire de la musique en forêt est extrêmement répandu   dans cette région des haut-plateaux Amhara du Go&#287;&#287;am,   en bordure du fleuve Abbay (ou Nil Bleu). Presque   tous les hommes s’y rendent à intervalles réguliers en quête de pâturages pour   leur bétail. Durant leurs déambulations solitaires ou lors des veillées   nocturnes, ils chantent, jouent de la flûte et sifflent un mélange hétéroclite   d’airs entendus ailleurs et en d’autres temps: lors des fêtes de village,   des cérémonies funéraires ou des travaux des champs. Ces airs – poèmes chantés   et autres motifs mélodiques – demeurent très fortement attachés à leurs   contextes initiaux; ils sont reconnaissables presque instantanément et   conservent les mêmes dénominations (leur genre, par exemple). Pourquoi alors Gännätu, comme tant d’autres, s’empresse-t-il de les   reconnaître, pour affirmer son appréciation, comme des “&#8198;sons de la   forêt&#8198;”?</p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p>Ce que nous allons voir dans cet article,   c’est qu’au-delà de leur certaine qualité esthétique – la voix mêlée aux sons   de la nature – se joue une relation particulière entre la pratique musicale et   l’espace de la forêt: dans le trouble de la distance et la séparation,   entre la maîtrise et la perte de contrôle, et les interstices   “&#8198;sauvages&#8198;” et intimes de la vie sociale.</p> <b>Des marges inquiétantes</b>     <p>Au village, l’eau et la forêt sont d’une   présence insistante. Le grondement du fleuve, toile de fond sonore de la vie   quotidienne, parvient jusqu’aux flancs des collines où se perchent les   habitations; et les regards, où qu’ils portent, croisent le cours ample   du fleuve, les torrents qui le rejoignent à travers la plaine, ou bien les   arbres dont le vert profond tranche avec la nudité des plateaux. Rien n’est   plus familier que ces <i>dur</i> ou <i>dän</i> (“&#8198;nature   sauvage&#8198;”) qu’il faut longer – mais rarement traverser – pour se rendre   au marché ou visiter des parents. Rien n’est plus inquiétant non plus:   car il s’agit là d’un “&#8198;désert&#8198;” (<i>bäräha</i>), un lieu non habité, où   ne se trouvent “&#8198;que les arbres, l’eau, les animaux sauvages, et les   vaches&#8198;”,<a href="#_ftn1" name="_ftnref1" title=""><sup>[1]</sup></a> et que   tout oppose à la société villageoise.</p>     <p>De fait, ces espaces “&#8198;sauvages&#8198;”   sont à part. Bien qu’ils appartiennent administrativement au territoire de la   commune,<a href="#_ftn2" name="_ftnref2" title=""><sup>[2]</sup></a> ils   sont en marge de ce que les habitants nomment leur “&#8198;pays&#8198;” (<i>agär</i>)<i>,</i> un terme qui a la même indétermination   – village, région, ou nation – et la même connotation affective qu’en français.   Le “&#8198;pays&#8198;”, c’est d’abord la paroisse (<i>däb&#1241;r</i>) dont l’église   représente le centre à la fois géographique et symbolique.<a href="#_ftn3" name="_ftnref3" title=""><sup>[3]</sup></a> Située au point le plus élevé, à une heure de marche tout au plus des   habitations, elle domine le plateau et les plaines alentour. Forêt et fleuve,   sources de croyances plus ou moins tolérées ou intégrées par la religion   chrétienne, semblent à l’écart de son influence: à l’Abbay,   on présente régulièrement des offrandes; et on ne manque pas de se   prémunir des démons, <i>saytan</i>,   qui logeraient tout au fond de l’eau ou au sommet des plus grands arbres.</p>     <p>Mais c’est aussi en repoussant la “&#8198;nature   sauvage&#8198;” que la paroisse s’est constituée. Il y a moins d’un siècle, en   effet, la majeure partie de cette vallée et des montagnes qui l’enserrent   étaient encore recouvertes d’une végétation dense. Pour reprendre les mots de   James Bruce, qui traversa la région en 1770, ce n’était là qu’“&#8198;un pays   couvert de bois, sauvage et inhabité&#8198;”.<a href="#_ftn4" name="_ftnref4" title=""><sup>[4]</sup></a> Et si l’on se fie aux souvenirs des villageois qui l’ont connue dans les années   1950, la forêt s’étendait encore très loin, recouvrant presque toute la plaine.   Il ne fallut que quelques décennies de pression démographique, de défrichage,   et de ramassage du bois pour qu’elle diminue considérablement, leurs pères et grands-pères la repoussant ainsi dans le fond le plus   inaccessible de la vallée. En cet endroit, en effet, le cours du fleuve se   divise en une multitude de bras étroits, parcourus de cascades et de courants   violents qu’on ne peut traverser, à la nage, qu’en des points bien précis.   Cette division du fleuve a créé d’innombrables îles, certaines minuscules, les   plus grandes de l’ordre d’une dizaine d’hectares, et toutes d’accès difficile,   y compris en saison sèche. Et chaque année, à la saison des pluies, les chemins   deviennent impraticables: le fleuve sort de son lit, et les flots rapides   rendent les traversées dangereuses; des torrents dévalent les pentes des   collines et l’eau envahit les berges, la forêt, et une grande partie de vallée,   transformée en vaste marécage, isolant les hameaux durant deux à trois mois.</p>     <p>Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que   ces espaces ne soient pas vraiment intégrés au territoire administratif, bien   que celui-ci soit par ailleurs extrêmement quadrillé et contrôlé. Les moyens   sont d’ailleurs extrêmement limités. Dans la plupart des villages il n’existe   aucune police à proprement parler. Le respect des lois est assuré par des   gardes ou “&#8198;juges&#8198;”, désignés par le comité exécutif de la commune   et qui,<i> </i>armés en permanence,   effectuent des rondes régulières, délivrent des rapports oraux, et rendent   occasionnellement des jugements en cas de délit. Mais aucun garde ne surveille   la forêt; ils sont impuissants et surtout, comme les habitants ne   manquent de répéter avec une certaine emphase, “&#8198;ils ont peur&#8198;” –   une peur que l’on retrouve à tous les niveaux de discours, qu’il s’agisse des   conversations les plus ordinaires comme des poèmes chantés: </p> <table border=0 cellspacing=0 cellpadding=10>   <tr>     <td width=284 valign=top>    <p align="right"><i>Asar</i><i> näw mäkära näw abbay bälelit hedän</i></p></td>     <td width=361 valign=top>    <p>Quelle souffrance, quel malheur, quand nous         sommes allés de</p></td>   </tr>   <tr>     <td width=284 valign=top>    <p align="right"><i>bä&#269;</i><i>’älläma</i></p></td>     <td width=361 valign=top>    <p>nuit à l’Abbay,         dans l’obscurité</p></td>   </tr>   <tr>     <td width=284 valign=top>    <p align="right"><i>W&#1241;ll&#1241;b</i><i> w&#1241;ll&#1241;b alä yäsänel t’&#1241;la</i></p></td>     <td width=361 valign=top>    ]]></body>
<body><![CDATA[<p>Elles se balançaient de ci de là, les ombres     des palmiers<a href="#_ftn5" name="_ftnref5"   title=""><sup>[5]</sup></a></p></td>   </tr> </table>     <p>Que craignent-ils donc? Probablement   moins les animaux (hyènes ou léopards) ou des êtres surnaturels que des dangers   très humains. Car la violence semble indissociable des lieux. Là-bas, me   répétait-on, se réfugient les “&#8198;voleurs&#8198;” (<i>leba</i>) ou “&#8198;bandits&#8198;”   (<i>š&#1241;fta</i>),   ces gens qui “&#8198;mangent souvent de la viande&#8198;” – celle du bétail   qu’ils enlèvent de nuit ou parfois en plein jour, lorsqu’il échappe à la   surveillance de ses gardiens – sur lesquels j’entendais des histoires plus   invraisemblables les unes que les autres: comment auraient pu vivre en   cet endroit les cinq hommes armés, de petite taille et au regard terrifiant,   que l’un jurait avoir aperçus en se penchant pour boire au fleuve? D’où   venaient les hommes inconnus qui, comme on me le racontait avec force détails,   avaient menacé telle jeune femme alors qu’elle ramassait du bois en compagnie   d’une de ses amies? Dans tous les cas, les rencontrer exposerait à une   confrontation directe et violente: “&#8198;ils frappent, ils   tuent&#8198;”, m’affirmait-on, en soulignant la parole d’un geste d’égorgement   particulièrement expressif.</p>     <p>Cette violence est aussi celle des ennemis   personnels. Car ce sont “&#8198;aux vaches&#8198;”, dans ces lieux non   contrôlés, que se jouent les conflits personnels entre individus, les rancunes   parfois longtemps réprimées et les vengeances à accomplir, lorsqu’un sang doit   être “&#8198;rendu&#8198;”. Les histoires ne manquent pas. Ainsi, on me raconta   qu’en 2004, le premier mari d’une de nos voisines avait été tué alors qu’il   gardait ses vaches; et à peu près à la même époque, un autre jeune homme   fut abattu de nuit au <i>bärät</i>,   l’enclos provisoire établi en forêt ou en plein champ. Son cousin, alors un   enfant, dormait avec lui sous la même couverture; un homme armé surgit et   écarta l’enfant, qui cria. Puis il tira à bout portant sur le jeune homme, que   l’enfant vit lentement mourir. Devenu adolescent, il continuait à revivre   régulièrement la scène dans ses rêves et était extrêmement angoissé à l’idée de   passer la nuit à l’enclos. La nature, de façon générale, l’inquiétait: au   début des années 2000, un de ses oncles avait abattu un voleur qui s’était   glissé dans son enclos et si aucune vengeance n’avait encore eu lieu, tous   étaient depuis des cibles potentielles et il évitait, m’expliqua-t-il, de   s’aventurer le soir sur les sentiers déserts.</p> <b>Maîtriser l’espace: le son comme outil</b>     <p>Dans ces conditions, la musique apparaît en   premier lieu comme un savoir-faire. La garde en forêt nécessite en effet tout   un éventail de compétences techniques. Y emmener son troupeau nécessite de   faire franchir à chaque bête, une par une, jusqu’à trois ou quatre de ces bras   à la nage, d’où une dépense considérable d’énergie et le risque élevé de perdre   des animaux. Une fois sur place, il faut encore s’orienter dans un labyrinthe   d’espaces fragmentés où la visibilité est considérablement réduite. De nombreux   toponymes (par exemple <i>t’&#1241;&#287;a mätabiya</i>,   “&#8198;là où les veaux se lavent&#8198;”, <i>Mälaquse</i><i> Bet</i>, “&#8198;la maison du moine&#8198;”,   ou encore <i>Gännät</i><i> qurt</i>’,   “&#8198;l’île du paradis&#8198;”) quadrillent le territoire et permettent un   repérage assez précis. Le reste se fait en grande partie d’oreille. La forêt   bruisse en effet d’une multitude de mouvements. Ce sont ceux de l’eau, qui   court en d’innombrables torrents et cascades, parfois au ras du sol, dans les   roseaux et les grandes herbes. Ce sont aussi ceux des animaux: les plus   rares comme les léopards, les petites panthères noires, les antilopes, ou   encore les pythons imposants; les hippopotames et les crocodiles, aperçus   depuis les berges; les oiseaux et les singes grivets peuplant ces grands   arbres qui s’élèvent jusqu’à 15 ou 20 mètres; et enfin les hyènes<i>,</i> phacochères, ou babouins qui peuplent   un entremêlement d’arbustes, de fougères, et de lianes.</p>     <p>Le troupeau doit être surveillé et protégé   presque à chaque instant: car il suffit de quelques minutes d’inattention   pour qu’une vache disparaisse ou se noie dans un courant violent. La tâche est   d’autant plus difficile qu’elles sont la plupart du temps hors de vue, cachées   par les arbres et par les épais fourrés d’épineux, et que l’absence de chemins   tracés les incite à la dispersion. En effet, à l’exception de quelques   clairières, vestiges de campements passés, cette végétation est d’une telle   densité qu’elle impose des déplacements constants et une séparation des   gardiens dès le début de la journée. Ils ne donnent l’impression ni de guider   leurs vaches ni même de les suivre, mais de tenter en permanence de les   rattraper. Ils louvoient dans la végétation, se penchent, s’accroupissent et   courent ainsi, sans jamais abattre ni même écarter les branches qui le gênent.   Et toujours ils savent, semble-t-il, où se trouvent chacune de leurs vaches.</p>     <p>Certaines cependant disparaissent. Il faut   alors partir à leur recherche, au risque de perdre les autres de vue. Certaines   de nos journées peuvent être entièrement consacrées à retrouver des bêtes   disparues en début de la matinée car pendant les quelques dizaines de minutes   nécessaires, chaque jour, au nettoyage du campement, leurs gardiens n’ont   d’autre choix que de les laisser à elles-mêmes. Mais c’est surtout en fin   d’après-midi que la tension se fait sentir. Dès que la luminosité baisse, les   vaches doivent être ramenées au campement pour éviter les attaques des hyènes.   Les gardiens convergent alors pour rassembler l’ensemble du troupeau, retrouver   les retardataires, et avancer rapidement ­­; et certains jours, il s’en   faut de peu qu’ils n’abandonnent leurs recherches.</p>     <p>Dans ces conditions, les sifflets – <i>fu&#269;</i><i>’ät</i>, ou <i>yälam</i><i> fu&#269;’ät</i> “&#8198;les sifflets des vaches&#8198;” – sont le   meilleur outil à disposition du gardien pour surveiller et appeler son   troupeau. Ils font partie de leur savoir-faire, au même titre que le maniement   du bâton et la connaissance précise du terrain. Conçu, tout à fait   explicitement, comme un moyen de communication avec les vaches (qui   l’&#8197;“&#8198;écoutent&#8198;”), le <i>fu&#269;</i><i>’ät</i> leur est également réservé, à l’exclusion de tout   autre usage. Ils permettent de guider: mêlés à des interjections<i> </i>(<i>nah</i>! “&#8198;viens!&#8198;”),   ils sont utilisés pour rappeler un animal retardataire, maintenir sa direction   et l’inciter à avancer. Certains gardiens m’ont déclaré que chaque motif   mélodico-rythmique sifflé correspondait à un signal et à une fonction   déterminée. C’est une affirmation que l’analyse musicale ne semble pas   confirmer: certes on reconnaît facilement les appels sifflés – qui jouent   le même rôle que des exclamations parlées – car ils ont tendance à suivre un   mouvement ascendant et le plus souvent en souffle inspiré. Mais les autres   motifs de <i>fu&#269;</i><i>’ät</i> ne   correspondent à aucune catégorisation bien nette: ils sont très variables   selon les individus, et consistent en une exploration, plutôt en mouvements   conjoints, de l’échelle pentatonique (c’est-à-dire à cinq notes) répandue dans   toute cette région.</p>     <p>De fait, l’intérêt du <i>fu&#269;</i><i>’ät</i> semble plutôt dans la relation aux   animaux et à l’espace, qu’il contribue à créer. Ces sifflements sont produits   surtout pour “&#8198;faire plaisir&#8198;” aux vaches, dont on dit qu’elles en   apprécient le son (<i>däsila&#269;äwal</i>,   “&#8198;cela leur fait plaisir&#8198;”), broutent plus et se reposent mieux.   Ils sont la matérialisation sonore du souci et de l’affection de leur gardien,   indépendante de la vue et du toucher, et lui permettent de maintenir le contact   même lorsqu’il ne les voit plus. Dans un espace où la tension se mêle à l’ennui   des jours identiques, les sifflets “&#8198;pour les vaches&#8198;” se   superposent ainsi aux bruits de la nature pour créer le fond sonore de la   solitude. Quasiment sans interruption tout au long de la journée, ils ne   cessent que pour laisser la place à la flûte et au chant, que ce soit en   journée lors des quelques arrêts qui rythment le parcours ou une fois la nuit   tombée: après avoir rejoint l’enclos hâtivement consolidé de buissons   d’épineux, et s’être réchauffés en partageant leur repas frugal.</p>     <p>Les sifflements marquent ainsi le déplacement   de l’individu et de son troupeau. Ils signalent une présence humaine dans des   lieux dont la caractéristique principale est – comme nous l’avons vu – de ne   pas avoir subi cette transformation nécessaire pour être cultivés, habités et   intégrés. Le <i>fu&#269;</i><i>’ät </i>apparaît   donc comme un équivalent musical de la toponymie, c’est-à-dire une   appropriation de l’espace. Pour reprendre une belle expression de Michel De   Lannoy (1994), dans un article à propos de chants de labours, on pourrait dire   que le <i>fu&#269;</i><i>’ät</i> est une   “&#8198;résonance en mouvement&#8198;”. Il correspondrait donc à ces   caractéristiques qui sont, selon Gerd Spittler (2001:   228), celles de toutes les musiques de bergers: sinon un moyen de se   maintenir dans l’humanité,<a href="#_ftn6" name="_ftnref6" title=""><sup>[6]</sup></a> du   moins l’instrument d’une appropriation et d’un contrôle de l’espace permettant   de garantir la sécurité du troupeau et la sienne propre.</p>     <p>Mais il faut se garder de généraliser cet   aspect à l’ensemble de la pratique musicale en forêt. Il me semble que s’y   mêlent en effet un certain nombre d’enjeux et de conséquences, et en tout   premier lieu ceux d’une communication paradoxale et non contrôlée avec le monde   sauvage.</p> <b>Qui controle quoi?</b>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p>Ceci apparaît très clairement dans le jeu de   la flûte dite <i>waš&#1241;nt</i> ou encore šämbäqo (le “&#8198;roseau&#8198;”).   Répandu dans toute l’Éthiopie du Nord, du Sud et de l’Ouest, cet instrument,   joué presque uniquement par les bergers, est étroitement associé à la forêt. De   facture très simple, il est fabriqué à partir de roseaux du fleuve et se   compose de quatre à cinq segments, percés de quatre trous. Il est surtout joué   de nuit, dans l’enclos. En journée, il ne faut pas jouer, me répétait-on   souvent, sous peine d’attirer l’un des léopards de l’île; car   “&#8198;quand il entend, il vient&#8198;”.</p>     <p>Simon Messing (1957), qui a rapporté dans sa thèse de doctorat des propos similaires, voit   dans cette flûte un outil de prise de pouvoir magique sur le léopard, qu’il   s’agisse de se protéger (en le maintenant à distance) ou de l’attirer dans un   piège – une prise de pouvoir effective par le sonore (des combinaisons   spécifiques de sons) ainsi que par le contact avec l’instrument (puisqu’il doit   ensuite être jeté dans la fosse). Le second à mentionner l’existence de   “&#8198;charme&#8198;” est Ashenafi Kebede, qui retranscrit la “&#8198;légende   populaire&#8198;” de cette manière:</p>     <blockquote>“&#8198;A washint performing bandit in the bushes was confronted by a fierce leopard. The animal trailed the   bandit by the melody of the washint. When the bandit stopped playing, the leopard appeared restless and ferocious and nugded the bandit with its paw (so as to say ‘play’). As soon as the bandit recomenced to play, the leopard dropped its fiendish stare to the ground and seemed to be absorbed.    <br>   The animal did not realise it took a lot of breath to blow on the washint. The bandit died after and exhaustive bout of playing,   and the leopard, traditionally considered a noble animal respectful of the dead, withdrew and departed&#8198;” (Ashenafi Kebede 1971: 157).</blockquote>     <p>Selon Ashenafi Kebede, le léopard est attiré non par piège mais en raison   de sa mélomanie, au sens fort du terme, et ce goût irrépressible pour le son de   la flûte s’avère fatal non pour lui mais pour le musicien. Cette deuxième   version est, au contraire de la première, extrêmement proche de ce que disent   les Go&#287;&#287;amés.</p>     <p>Le meilleur exemple dont je dispose est un   récit que j’ai recueilli lors de mon tout premier terrain, à l’automne 2003. A   l’époque, je ne parlais que quelques mots d’amharique et j’avais demandé à Täsämma Aläm, un jeune lycéen revenu   pour quelques jours chez lui, de mener l’entretien pour moi avec T’äb&#601;qäw, un joueur de <i>waš&#1241;nt</i>.<a href="#_ftn7" name="_ftnref7" title=""><sup>[7]</sup></a> C’est donc Täsämma qui mène l’entretien, à partir des   questions préalables que je lui ai fournies, sans que j’intervienne d’aucune   manière dans leur conversation:</p>     <blockquote>    <p>Täsämma – Alors, pour commencer… quand le léopard entend le <i>waš&#601;nt</i>, en quoi consiste leur association?    <br>   T’äb&#601;qäw – A chaque fois qu’il entend, il vient.   Lui. Toi en revanche, tu ne le vois pas. Nous, nous ne le voyons pas et nous   continuons tranquillement à jouer du <i>waš&#601;nt</i>.   Quand nous jouons du <i>waš&#601;nt</i>, lui, à   chaque fois qu’il entend, il faut qu’il vienne, tout simplement.    <br>   Täsämma – Oui, il vient.    ]]></body>
<body><![CDATA[<br>   T’äb&#601;qäw – Quand il arrive là, à côté, il   apparaît subitement. Il apparaît subitement et quand tu fais silence le jeu   s’interrompt. Quand le jeu s’interrompt, “&#8198;joue!&#8198;”…    <br>   Täsämma – Il s’excite!    <br>   T’äb&#601;qäw – Il gratte.    <br>   Täsämma – Il gratte. Avec la patte, donc.    <br>   T’äb&#601;qäw – Avec la patte. C’est ce qu’il te   fait. Après que tu t’arrêtes.    <br>   Täsämma – Quand tu t’arrêtes.    <br>   T’äb&#601;qäw – Quand tu t’arrêtes. Mais quand tu   joues, il écoute assis en silence.</p></blockquote>     <p>T’äb&#601;qäw décrit   ici les relations entre la flûte et le léopard sous la forme d’un énoncé de   type vérité générale en trois temps:</p>     <p>1.            “&#8198;À   chaque fois qu’il entend, il faut qu’il vienne&#8198;”: l’action de la   flûte sur l’animal est présentée comme quasiment mécanique. Une force, ou un   désir – on ne sait pas trop – s’empare du léopard et l’oblige à venir, sans   qu’aucune intentionnalité (ni celle du joueur, ni celle de l’animal, à supposer   que cette dernière existe) n’entre en ligne de compte.</p>     <p>2.            “&#8198;Il   apparaît subitement&#8198;”, et s’installe à côté du joueur.</p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p>3.            De   sa patte, il le force à continuer. Ce détail, impressionnant, fait toute la   puissance de l’image. Comme me l’affirmait un joueur: “&#8198;Il aime la   flûte, il faut qu’il écoute&#8198;”. D’ailleurs, “&#8198;c’est pour cela que   peu de gens en jouent, ils ont peur&#8198;”; du moins, “&#8198;c’est ce   que nous disaient nos pères&#8198;”; peut-être la peur expliquait   pourquoi les hommes de cette localité, bien qu’ils possèdent presque tous un   instrument, n’en jouent qu’“&#8198;un petit peu&#8198;”, selon leurs propres   dires, et qu’aucun d’entre eux ne soit bon joueur.</p>     <p>On me disait qu’il s’agissait d’un fait, d’une   “&#8198;vérité&#8198;” et, certainement pas d’un conte (<i>tärät</i>). De ce point de vue, le   passage incessant de T’äb&#601;qäw d’un pronom à   l’autre (du “&#8198;il&#8198;” au “&#8198;tu&#8198;”, puis au   “&#8198;nous&#8198;”, parfois au sein d’une même proposition) a pour effet   d’accentuer cette universalité. Mais la vérité ainsi racontée s’arrêtait   toujours au troisième temps, comme si l’histoire ne comportait pas de chute, et   qu’on ne savait ce qu’il advenait des deux protagonistes. Ici, T’äb&#601;qäw marque donc un temps d’arrêt; et c’est Täsämma qui décide de le relancer sur les enjeux et la   gravité de la rencontre:</p>     <blockquote>    <p>Täsämma – D’accord. Ensuite, est-ce qu’on vous dit de ne pas jouer quand vous   allez loin?    <br>   T’äb&#601;qäw – Dans le désert. C’est-à-dire quand   les vaches paissent dans le désert. Quand les vaches paissent dans le désert,   ce qui les entoure c’est de la forêt, n’est-ce pas? Quand c’est de la   forêt, on lui dit “&#8198;ne joue pas&#8198;” au moment où il sort.    <br>   Täsämma – C’est-à-dire qu’il [le léopard] pourrait   peut-être blesser les vaches.    <br>   T’äb&#601;qäw – Oui, oui. Et nous aussi, il nous   blesserait.    <br>   Täsämma – Tout comme les vaches.    <br>   T’äb&#601;qäw – Maintenant, alors que quelqu’un   jouait comme ça aux vaches, il est venu. Il s’est propulsé en rampant et n’a   pas réveillé…    <br>   Täsämma – Les vaches.    ]]></body>
<body><![CDATA[<br>   T’äb&#601;qäw – L’homme.    <br>   Täsämma – Oh!</p></blockquote>     <p>Täsämma a donc son idée sur la nature de cet enjeu: il le fait porter   sur la sécurité des vaches et insiste à trois reprises. Mais T’äb&#601;qäw le contredit: c’est bien de celle du   joueur qu’il s’agit. Et pour l’illustrer, il s’engage dans le récit d’une   anecdote:</p>     <blockquote>    <p>T’äb&#601;qäw – Oui.   C’est-à-dire, on dit que le père et le fils étaient couchés. Mais ceci, c’est   la vérité.    <br>   Täsämma – On dit que c’est de l’Histoire dans notre   pays.    <br>   T’äb&#601;qäw – Voici ce que j’ai entendu dire:   à ce moment-là, le père dort, le fils est assis et là ce fils n’a pas le choix   et doit jouer, jouer. Quand il se réveille…    <br>   Täsämma – Il est en train de gratter.    <br>   T’äb&#601;qäw – Celui-là, assis, a sa patte posée. Ce   léopard, je veux dire. Après, comment peut-il l’atteindre, il va lui frapper et   lui tuer son fils. Alors, il prend son fusil et tout doucement il se cache   derrière un veau et avance, tu vois. Celui-là, il se contente de jouer du   roseau.    <br>   Täsämma – Et aussi, le léopard est en train d’écouter   calmement.    ]]></body>
<body><![CDATA[<br>   T’äb&#601;qäw – Oui, le léopard est en train   d’écouter. Et l’homme, lentement, lentement, le vise de sa balle. Et celui-là   qui joue du roseau, n’est-ce pas?    <br>   Täsämma – Oui.    <br>   T’äb&#601;qäw – Celui-là qui joue du roseau a dit que   l’homme ne l’avait pas touché. Mais celui-ci [le léopard] quand il a voulu   partir, il l’a abattu, il l’a tué.    <br>   Täsämma – Oui il l’a tué. Mais le fils, lui, va bien.    <br>   T’äb&#601;qäw – Oui le fils va bien. Ensuite, le   léopard est mort, à ce qu’on dit.</p></blockquote>     <p>T’äb&#601;qäw insiste sur la véracité de cette histoire, encouragé en cela par Täsämma qui souligne son implication en anticipant ou en   répétant des éléments du récit. Tout comme celle d’Ashenafi Kebede, l’histoire comporte une chute,   quoiqu’inversée. Mais elle n’est pas très claire sur le sort qui aurait été   réservé au fils si le père n’avait pas été là, où s’il avait eu moins de   présence d’esprit. Personne ne m’a jamais mentionné le risque d’essoufflement;   l’un des mes interlocuteurs insista un jour sur le risque d’être tué et mangé;   mais son frère fut catégorique: “&#8198;non, si on s’arrête, le léopard   ne mange pas&#8198;”.<a href="#_ftn8" name="_ftnref8" title=""><sup>[8]</sup></a> Bref,   au delà de l’anecdote dont on a entendu parler – une anecdote qui comporte un   dénouement possible mais en rien canonique – personne ne semble certain de ce   qui pourrait arriver lors de la rencontre, comme si seule cette image, celle du   léopard appuyant sa patte sur une épaule, était véritablement significative.</p>     <p>Ce qui importe en effet n’est pas la fin de   l’histoire, mais le risque très particulier qu’il y a à jouer dans la nature.   En effet, nous sommes ici très loin du mythe d’Orphée, qui par sa flûte   charmait et contrôlait les animaux sauvages; il s’agit plutôt d’une   emprise paradoxale du léopard sur l’homme, paradoxale car hors de tout contrôle   aussi bien de l’homme que de l’animal. En ce sens, ni l’un ni l’autre n’ont le   pouvoir de modifier la situation une fois enclenchée, et le musicien n’a   d’autre choix que d’accepter le pouvoir de son instrument ou, si la peur le   saisit, d’éviter d’en jouer et d’engager cette communication dangereuse.</p>     <p>La relation entre la flûte et le léopard n’est   pas l’unique risque auquel doit faire face l’individu seul en forêt. La voix –   le chant – est tout autant source de danger. Aux ennemis, voleurs et bandits,   elle signale sa position et peut être un prélude à la confrontation. Réveillés   à temps, les gardiens les font plutôt fuir à coups de cris ou de fusils;   mais ils ne sont pas rares ceux qui ont tué un voleur qui s’était trop   approché. Pourquoi donc prennent-ils ce risque? Pour y répondre, il nous   faut s’attarder d’abord quelque temps sur cette figure du bandit.</p> <b>Une vie “&#8198;sauvage&#8198;”: de la confrontation a   la transformation</b>     <p>Cette partie de la vallée de l’Abbay est probablement la dernière héritière de la   notoriété qui était celle de la région du XVIII<sup>ème</sup> jusqu’au début du   XX<sup>ème</sup> siècle. Durant ces deux siècles, et notamment dans les   périodes de troubles politiques, elle fut particulièrement dangereuse: en   tant que zone frontière entre les provinces du Go&#287;&#287;am et du Bägemd&#1241;r, elle abritait alors un   “&#8198;banditisme endémique&#8198;”, selon l’expression de Donald Crummey (1986: 136-137). Selon les sources, telles   que les chroniques royales, analysées par les historiens, des brigands y   agissaient en bandes, s’attaquant aux caravanes au passage du gué tout proche.   Le franchissement de la frontière, dans un sens ou dans l’autre, leur garantissait   l’impunité, de même que le refuge de la forêt.</p>     <p>Ces “&#8198;bad men   of the borders&#8198;” (Caulk 1984) présents sur l’ensemble des marges du royaume, sont considérés comme des   acteurs à part entière de l’histoire éthiopienne, bien que les historiens aient   débattu, dans les années 1980 et 1990, de la nature exacte de ce banditisme.   Alors que le phénomène a d’abord été analysé comme une voie privilégiée d’accès   au pouvoir politique pour les membres de la noblesse – comme le montre la   carrière de Kassa, devenu l’empereur Tewodros (Crummey 1986:   139) – la perspective s’est élargie pour prendre en compte l’implication des   paysans. Comme l’explique Fernyhough (1986), des   individus pouvaient décider d’échapper à la pauvreté, et surtout à l’autorité   de leurs seigneurs en rejoignant des bandes de hors-la-loi. Ces paysans étaient mus par une méfiance à l’égard du pouvoir dont ils   partageaient cependant les valeurs. Ils se plaçaient ainsi à l’écart, mais non   hors, du système; et s’il n’existe plus aujourd’hui – du moins dans cette   région – de bandes de brigands, la forêt continue à servir de refuge temporaire   aux voleurs occasionnels et aux meurtriers.</p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p>L’attitude des paysans envers les hors-la-loi   est assez ambiguë: elle oscille entre la réprobation et une idéalisation   admirative dont Donald Levine écrit avec justesse   qu’elle trouve son origine dans un modèle de virilité, d’­autonomie et de   courage très présent chez les Amhara.<a href="#_ftn9" name="_ftnref9" title=""><sup>[9]</sup></a> Alors même qu’on se désole de leur “&#8198;méchanceté&#8198;” (<i>k&#1241;fat</i>), on   les dépeint souvent comme des hommes braves et généreux: tel ancien   paysan devenu fugitif était un “&#8198;héros&#8198;” (&#287;ägna),   qui chantait “&#8198;tout le temps&#8198;” seul la nuit, perché dans un arbre   pour se protéger des hyènes. Ce sont des hommes “&#8198;lésés&#8198;” (<i>yäkäfaw</i>), admirés   pour leur opposition à l’autorité. Cette vision positive est particulièrement   développée dans certains poèmes chantés: </p> <table border=0 cellspacing=0 cellpadding=10>   <tr>     <td width=326 valign=top>    <p align="right"><i>&#1240;sat</i><i> bällaw alu Gugube täraraw&#1241;n muna dängälun</i></p></td>     <td width=326 valign=top>    <p>On dit que le feu a ravagé la montagne Gugube, les roseaux nains</p></td>   </tr>   <tr>     <td width=326 valign=top>    <p align="right"><i>Yäkäfaw</i><i> wänd l&#1241;&#287; yämiyast’ägaw&#1241;n</i></p></td>     <td width=326 valign=top>    <p>Qui abritaient l’homme brave et lésé<a href="#_ftn10" name="_ftnref10" title=""><sup>[10]</sup></a></p></td>   </tr> </table>     <p>Nous ne sommes pas loin de ce qu’écrivait   Hobsbawm (1972&nbsp;: 36-37) à propos de l’image du “&#8198;bandit au grand   cœur&#8198;”:</p>     <p>&#9830;            Ce   sont ainsi des hommes vivant seuls, dans la “&#8198;nature sauvage&#8198;” qui   leur sert de refuge. Ils mènent une existence désocialisée pour échapper aux   recherches des autorités.</p>     <p>&#9830;            Ils   ne sont en aucun cas comparables aux voleurs ordinaires attirés par l’unique   appât du gain, ces hommes ne sont pas crapuleux; mus par des circonstances qui les dépassent (comme la pauvreté), ils sont tombés   dans le malheur (<i>mäkära</i>)   et n’ont d’autre choix que de voler pour survivre.</p>     <p>&#9830;            Enfin   le fusil – celui que, comme dans de nombreuses autres sociétés éthiopiennes,   chaque homme possède – devient leur seul compagnon, leur seule famille. Leur   vie est donc faite de violence, mais d’une violence parée de noblesse, car   défensive, elle n’est destinée qu’à réparer le tort personnel qui leur a été   causé.</p>     <p>Ces “&#8198;héros&#8198;” sont donc les   meilleurs représentants d’une certaine vie “&#8198;sauvage&#8198;” – extérieure   au village, à sa sociabilité, et aux obligations issues des règles de la   parenté.<a href="#_ftn11" name="_ftnref11" title=""><sup>[11]</sup></a> Or on   note, lors des séjours “&#8198;aux vaches&#8198;”, un changement très sensible   de perspective: au lieu de la menace et de la confrontation potentielle   (dont nous avons vu qu’elles sont sans cesse rappelées au village), nous   trouvons une identification voire une transformation. Il se passe en effet, au   moment du chant, quelque chose de l’ordre de l’ensauvagement.</p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p>La nature “&#8198;sauvage&#8198;” (<i>duru</i>, <i>dänu</i>) est très   souvent personnifiée et prise à témoin – “&#8198;Monsieur Nature&#8198;”, lui   dit-on.<a href="#_ftn12" name="_ftnref12" title=""><sup>[12]</sup></a> Deux   figures animales sont aussi sollicitées. La première est justement celle du   léopard, qui représente le héros en raison du courage et de l’indépendance qui   lui sont communément attribués: on se souvient en effet des propos d’Ashenafi Kebede, rapportés plus   haut, et de cette relation paradoxale qui s’établit par le truchement de la   flûte. Il n’en est d’ailleurs pas qu’une simple représentation: en effet   l’homme qui dort en forêt semble devenir symboliquement léopard, comme le   souligne ce poème qui compare la voix de l’homme solitaire avec le rugissement   de l’animal: </p> <table border=0 cellspacing=0 cellpadding=10>   <tr>     <td width=326 valign=top>    <p align="right"><i>&#1240;lm</i><i> kalläw &#269;akka &#1241;lm kalläw dur</i></p></td>     <td width=326 valign=top>    <p>Dans la forêt profonde, dans la nature         profonde</p></td>   </tr>   <tr>     <td width=326 valign=top>    <p align="right"><i>Siyag<sup>w</sup>ärämärämäw</i><i> yadära läsäw &#1241;ndä näb&#1241;r</i></p></td>     <td width=326 valign=top>    <p>Hommes comme léopards, ils rugissent ceux qui     y passent la nuit<a href="#_ftn13"   name="_ftnref13" title=""><sup>[13]</sup></a></p></td>   </tr> </table>     <p>La deuxième figure est celle du bœuf, l’animal   domestique par excellence et dont le retour à un état sauvage, celui de taureau   – retour symbolique puisqu’il n’existe aucune espèce de bovidé sauvage en   Éthiopie – est une métaphore de celui que pourrait entreprendre l’individu: </p> <table border=0 cellspacing=0 cellpadding=10>   <tr>     <td width=326 valign=top>    <p align="right"><i>Antä</i><i> Šašä bäre b&#1241;t&#1241;hed&#1241;m yarsuhal b&#1241;t&#1241;täñam</i></p></td>     <td width=326 valign=top>    <p>Toi le bœuf Šašä,         quand tu marches ils t’obligent à labourer,</p></td>   </tr>   <tr>     <td width=326 valign=top>    <p align="right"><i>yarduhal</i></p></td>     <td width=326 valign=top>    <p>quand tu te couches ils t’égorgent</p></td>   </tr>   <tr>     <td width=326 valign=top>    ]]></body>
<body><![CDATA[<p align="right"><i>Manqiñawn</i><i> s&#1241;b&#1241;r duru y&#1241;šäl&#1241;hal</i></p></td>     <td width=326 valign=top>    <p>Casse ta corde, la nature te convient mieux<a href="#_ftn14" name="_ftnref14" title=""><sup>[14]</sup></a></p></td>   </tr> </table>     <p>Dans ce type de poèmes, où le jeu des pronoms   sans cesse interchangés – du “&#8198;il&#8198;”, au   “&#8198;tu&#8198;” et au “&#8198;moi&#8198;” – accentue l’identification des   différentes figures, le chanteur se met lui-même en scène dans un appel à   l’ensauvagement qui le libérerait de la société, achevant par le chant la métamorphose   en bandit-héros que sa simple présence en forêt avait déjà initiée. Or cette   métamorphose ne semble pas ici évitée par une musique, qui préserverait   l’individu – selon l’hypothèse formulée par Seydou (1991) ou Spittler (2001) –, mais bien accentuée et menée par   celle-ci à son terme.</p>     <p>Pourquoi cette transformation? Peut-on   dire qu’il s’agit d’un désir de briser toute forme d’attachement social?   En réalité, le problème est un peu plus complexe que cela et il nous faut, pour   y répondre, nous pencher plus en détail sur le statut de ces séjours   “&#8198;aux vaches&#8198;”.</p> <b>A distance: une fausse séparation</b>     <p>Tout d’abord, il est important de souligner   que cette figure du “&#8198;héros&#8198;”, bien qu’elle soit idéalisée, n’est   pas une figure uniquement légendaire ou poétique. Sa réalité, contemporaine et   toujours douloureuse, est bien connue. La vie d’un hors-la-loi en forêt s’avère   en effet plus misérable que glorieuse: des discours de leurs proches –   épouses, frères ou enfants – transparaissent surtout<i> </i>la faim, la maladie, et une forte dépendance envers la solidarité   familiale;<i> </i>les recherches qu’il   faut affronter et les efforts de réintégration; et les conséquences   considérables sur la vie sociale de leur cercle familial. Ainsi, le   “&#8198;héros&#8198;” est à distance de la société sans en être en dehors pour   autant. Il vit toujours son exclusion comme un fait temporaire, sans perdre   l’espoir de revenir et de reprendre sa place. La forêt, inscrite dans le   territoire tout en en formant la marge incontrôlée, constitue de ce point de   vue l’espace idéal pour leur servir de refuge. La question est donc bien celle   de l’espace et de la distance physique qu’il induit; elle est aussi celle   du temps. Et la place de l’élevage et de la garde du bétail soulève exactement   les mêmes problèmes.</p>     <p>En effet, nous avons affaire à une société de   cultivateurs, et qui se revendique comme telle. Comme tous les observateurs ont   pu le souligner, les habitants des haut-plateaux Amhara se définissent   eux-mêmes comme “&#8198;paysans&#8198;”, <i>gäbäre</i> (littéralement   “&#8198;ceux qui paient l’impôt&#8198;”); et le terme de   “&#8198;labour&#8198;” (<i>&#1241;rša</i>)   désigne à lui seul un ensemble d’activités – le travail agricole – qui sont   autrement plus valorisées que le commerce ou l’artisanat, par exemple.</p>     <p>La place de l’élevage est pourtant un peu plus   ambiguë. On ne peut pas dire que pour ces “&#8198;laboureurs&#8198;” l’activité   de garde à proprement parler soit valorisée. Mais pour un paysan cultivant ses   propres terres, passer du temps avec ses “&#8198;vaches&#8198;” (<i>lam</i>) est une   activité qui est plus respectable: il est même très mal vu de s’y dérober.</p>     <p>Dans cette société où les biens matériels sont   peu nombreux et rarement distinctifs, un nombre élevé de vaches et de bœufs est   le principal signe extérieur de richesse. Leur accumulation est donc un   objectif primordial, qu’elle s’effectue par la voie de l’héritage, de l’achat,   et du vol – un acte prestigieux. Richesse, statut social, et pouvoir:   s’il n’est assurément pas la source principale de revenu, l’élevage de bétail   est un aspect important de la vie locale.</p>     <p>Simon Messing avait   bien remarqué l’ambiguïté de ces sentiments: il voit dans les rapports   des hommes à leurs animaux, et notamment dans l’existence de cette transhumance   saisonnière, une “&#8198;réminiscence d’un passé […] semi-nomade&#8198;” (Messing 1957: 119). Il est certain que certains   traits, comme l’importance économique du bétail, ou le prestige du vol qui lui   est associée, peuvent évoquer le fonctionnement des sociétés pastorales. Mais   plutôt que d’en chercher les raisons dans un hypothétique passé (vieux de tant   de siècles!), il me semble plus intéressant d’analyser cette ambivalence   au prisme des difficultés et des contradictions de ce que James McCann (1995) a nommé, dans son ouvrage sur l’histoire   agricole de l’Éthiopie, le “&#8198;système de l’araire&#8198;” (ou “&#8198;ox-plow complex&#8198;”).</p>     <p>Dans ce système, le maintien de l’élevage est   vital pour l’utilisation de cette technique agricole: en effet, l’araire   nécessite au minimum deux bœufs, pour être manié; et compte tenu du   travail nécessaire au labour – l’araire ne permettant pas un retournement   profond du sol, et nécessitant plusieurs passages pour être effectif –, une   deuxième paire de bœufs est souvent nécessaire. Les paysans ont donc besoin   d’entretenir des troupeaux suffisamment conséquents pour s’assurer d’avoir en   permanence des animaux de trait disponibles. Le “&#8198;système de   l’araire&#8198;” a donc toujours dépendu, conclut l’auteur, de l’habileté des   paysans à maintenir leur cheptel malgré l’accroissement constant des surfaces   cultivées.</p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p>Ce système est donc fondé d’un équilibre   délicat entre le rythme annuel – et donc irrégulier – imposé par la culture des   céréales, et le temps et l’énergie à consacrer à un troupeau qu’il faut nourrir   et soigner quotidiennement. À la fois complémentaires et en concurrence, les   exigences contradictoires de ces deux activités peuvent expliquer les   ambivalences envers le bétail. En périodes de labour ou de moissons les hommes   doivent encore parvenir, alors qu’ils sont épuisés, à dormir tout en montant la   garde de l’enclos en forêt ou en plein champ, contre les incursions potentielles   de hyènes ou de voleurs.</p>     <p>Le calendrier agricole, succession de périodes   de labour, de semis, de désherbage et de récolte des céréales et des   légumineuses, est particulièrement contraignant. Le calendrier religieux ne   l’est pas moins. Longtemps puissante aussi bien au niveau national que   régional, l’Eglise orthodoxe a certes perdu une   grande partie de son influence politique et de son pouvoir économique. Elle   n’en garde pas moins une influence considérable sur les individus, et notamment   sur leur cycle de vie (le baptême, éventuellement le mariage religieux,   l’enterrement, et les commémorations funéraires, <i>täzkar</i>). Les obligations prennent   la forme:</p>     <p>&#9830;            d’un   cycle hebdomadaire, où deux jours doivent être jeûnés (mercredi et vendredi),   et deux jours chômés (samedi et dimanche), pendant lesquels il est interdit de   “&#8198;toucher&#8198;”, c’est-à-dire d’effectuer la plupart des travaux   manuels, à l’exception de la garde des troupeaux;</p>     <p>&#9830;            d’un   cycle mensuel, où des fêtes de saints, à date fixe, doivent être chômées;</p>     <p>&#9830;            et   d’un cycle annuel marqué par de longues périodes de jeûnes (dont le carême), et   par la célébration des fêtes majeures, comme la fête de la Croix (<i>Mäsqäl</i>), Noël (<i>Gänna</i>), l’Epiphanie (<i>t’&#601;mqät</i>)<i>, </i>Pâques   (<i>Fasika</i>)<i>, </i>et la célébration annuelle du saint   patron de la paroisse (<i>Amät&#1241;bal</i>).</p>     <p>Aux calendriers agricole et religieux s’ajoute   enfin le calendrier social, en grande partie déterminé par ces derniers. Les   célébrations et les périodes de jeûnes marquent ainsi le début et la fin des   deux saisons des mariages; les samedis sont consacrés au marché et les   jours chômés aux visites familiales. Le calendrier de la garde du bétail est   donc un calendrier par défaut. A certaines périodes de l’année, les obligations   agricoles, religieuses, et sociales laissent très peu de marge pour se rendre   en forêt, par exemple, d’où le recours à la délibération collective ainsi qu’à   des décisions personnelles – qui ne sont pas sans conséquences sur la   perception et le vécu de cette activité.</p> <b>Le lieu de l’intime</b>     <p>Ainsi, tout comme le bandit qui n’est à   l’écart de la société que le temps qu’il lui faudra pour s’y réintégrer, les   espaces et les temps “&#8198;aux vaches&#8198;” n’existent pas de manière   autonome mais par défaut, autrement dit en référence à quelque chose d’autre   qu’eux-mêmes: les lieux et moments de la sociabilité villageoise,   auxquels les ramènent en permanence leurs pensées soucieuses. Des travaux des   champs aux relations personnelles, elles se suivent et s’enchaînent: où   en sont les labours? Quelle fête faut-il préparer et quels invités s’y   présenteront? Comment s’imposer dans ce conflit de terre avec le voisin?   Et si seulement cet oncle n’était pas décédé, les événements n’auraient-ils pas   pris une tournure différente?<a href="#_ftn15" name="_ftnref15" title=""><sup>[15]</sup></a></p>     <p>Or c’est précisément la musique qui se fait le   support de ces pensées. Ces dernières prennent le nom de <i>t&#1241;z&#1241;ta</i>, un terme qui   signifie littéralement “&#8198;remémoration&#8198;”,   “&#8198;réminiscence&#8198;”, et désigne, dans cette région, une certaine   disposition d’esprit qui pousse à chanter. Pour reprendre les mots de mon   hôtesse Abäba, “&#8198;la <i>t&#1241;z&#1241;ta</i> vient dans la   nature. Quand [les gens] sont seuls, qu’il n’y a autour d’eux que les arbres,   l’eau, les animaux sauvages et les vaches qui broutent, et qu’il n’y a pas de   maisons, la <i>t&#1241;z&#1241;ta</i> leur vient. Alors ils chantent&#8198;”. Mais elle désigne aussi le fil de   souvenirs et d’images issues du passé qui accompagnent la pratique solitaire de   la musique en forêt.</p>     <p>Pourquoi&#8198;des souvenirs? Parce que,   comme je l’ai souligné plus haut, toutes les musiques “&#8198;aux   vaches&#8198;” ou “&#8198;en forêt&#8198;” sont issues de la sociabilité   villageoise – y compris la flûte, puisqu’une grande partie de son répertoire   consiste en chants transposés et adaptés à l’instrument. Les Go&#287;&#287;amés, dans leur solitude en forêt, ne   chantent rien de nouveau: ils réitèrent des chants qu’ils ont précédemment   entendus (ou eux-mêmes chantés) lors de fêtes, de funérailles, ou encore de   travaux collectifs. Lors de ce passage du village à la forêt, ces chants   restent fortement associés à leur contexte initial (événements et personnes   précis) et, un peu à la manière d’une madeleine de Proust, engendrent des   souvenirs précis et extrêmement vivaces.<a href="#_ftn16" name="_ftnref16" title=""><sup>[16]</sup></a> Tous mes interlocuteurs affirment revivre l’instant où ils l’ont chanté ou   entendu pour la première fois dans toute son intensité initiale: cette   femme, par exemple, qui tout juste revenue du fleuve, se souvient de son   explosion de colère lors de l’assassinat d’un de ses frères en rechantant son   appel à la vengeance lancé devant le cercueil; son cousin convoquant un   soir l’image et la voix puissante de son père dans un souvenir d’enfance;   ou encore son fils adolescent racontant un soir comment, plus tôt dans la   forêt, au milieu des phacochères et des hyènes, la <i>t&#1241;z&#1241;ta</i> de son père   absent lui était “&#8198;venue&#8198;”, sous la forme d’une série d’instants   différents, de jour comme de nuit, que tous deux avaient partagé. Ils lui   étaient tous venus “&#8198;d’un seul coup, avec leurs poèmes&#8198;”. Et il les   aurait chantés, si cela n’avait été trop dangereux, en raison des voleurs – une   crainte que son père, qui chantait tout le temps, n’aurait certainement jamais   ressentie.<a href="#_ftn17" name="_ftnref17" title=""><sup>[17]</sup></a></p>     <p>De cette pratique de la musique qu’ils disent   “&#8198;privée&#8198;” (<i>yäg&#1241;l</i>)<i> </i>ou “&#8198;pour eux-mêmes&#8198;” (<i>läb&#1241;&#269;&#269;a</i>),   les Go&#287;&#287;amés tirent un plaisir intime:   assis les yeux baissés ou fermés, comme plongés dans un état de profonde concentration,   ils s’enveloppent dans la grande pièce de coton (<i>kuta</i>), dont un pan vient parfois   leur recouvrir la bouche – dans une posture qui rappelle curieusement celle que   l’on observe chez les personnes fatiguées ou malades lorsqu’elles souhaitent   s’isoler, à la maison, de la conversation environnante. Échos d’un autre temps   (de quelques semaines à plusieurs décennies) ces chants de solitude sont   l’occasion d’un retour sur soi-même, sur ses émotions et sur sa propre histoire   qui ne se présente que rarement dans d’autres contextes. C’est dans l’isolement   de la forêt, là où les dangers (prédateurs, voleurs, et ennemis potentiels)   exigent paradoxalement une attention permanente, qu’éclosent les pensées   vagabondes, entre pleurs et mouvements de colère.</p> <b>Conclusion: le “&#8198;son de la foret&#8198;”</b>     ]]></body>
<body><![CDATA[<p>Le “&#8198;son de la forêt&#8198;”, tant   apprécié des Go&#287;&#287;amés, est donc la   matérialisation de leur rapport ambigu aux espaces qui entourent village et   champs. Dans ces voix solitaires, souvent étouffées par une main ou un pan de   vêtement et qui s’élèvent au-dessus des bruits de la forêt, ils reconnaissent   un défi lancé aux dangers de la nature “&#8198;sauvage&#8198;”, à ses   prédateurs et à ses bandits auxquels ils sont souvent assimilés. Ce défi est   celui de la maîtrise: par sa présence mobile et continue, la musique   affirme une volonté de contrôle, voire de territorialisme. C’est le cas tout   particulièrement des sifflets qui sont destinés au troupeau et signalent la   position de leur gardien dans l’espace de la forêt. Or cette maîtrise n’est   jamais acquise. Comme la rencontre potentielle de la flûte et du léopard le   montre, la musique est une prise de risque aussi bien pour son intégrité   physique que pour son identité en tant qu’être social. De là surgissent le   trouble et l’inquiétude – premier pan, souligné avec insistance et emphase, de   ce rapport aux espaces de la forêt.</p>     <p>Le second pan est beaucoup moins susceptible   d’être évoqué en dehors d’un cercle de proche, et pour cause: il s’agit   de ce sentiment d’intimité, de retrait sur “&#8198;soi seul&#8198;”, sur ses souvenirs   et sur ses émotions qui naît de la distance avec la sociabilité du village. Car   celle-ci ne signifie pas que les affaires y sont oubliées, ou mises de côté;   elles y prennent au contraire une importance considérable, quoique plus   réflexive. Pas plus que les bandits, ces hommes n’expérimentent en effet de   séparation totale. Vivant avant tout de la culture de leurs terres, ils ne sont   que des bergers temporaires et les marges que sont ces espaces non cultivés et   non contrôlés sont intrinsèquement liées au centre (champs et habitations), ce   dernier dépendant de leur présence pour sa perpétuation. Le chant, en tant   qu’écho de leur vie sociale, les relie en permanence à l’univers du village   tandis qu’ils parcourent la forêt dans un double mouvement de tension vers   l’extérieur et de repli sur soi, toujours aux aguets malgré le fil de leurs   souvenirs. Né de l’inquiétude et du sentiment d’intimité, le “&#8198;son de la   forêt&#8198;” devient, pour ceux qui l’entendent, l’indice de pensées les plus   privées.<a href="#_ftn18" name="_ftnref18" title=""><sup>[18]</sup></a></p>     <p>&nbsp;</p>     <p><b>BIBLIOGRAPHIE</b></p>     <!-- ref --><p>ASHENAFI KEBEDE, 1971, <i>The Music of Ethiopia: Its Development and Cultural Setting.</i> Middletown, CT, Wesleyan University, thèse   de doctorat.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000137&pid=S0873-6561201300030000700001&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>BRUCE, James 2004 [1790-92], <i>Voyage aux sources du Nil, 1769-1770</i>.<i> </i>Paris, Karthala.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000139&pid=S0873-6561201300030000700002&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>CAULK, Richard, 1984, “Bad men of the Borders: shum and shefta in Northern Ethiopia in the 19th century”, <i>The   International Journal of African Historical Studies</i>, 17 (2): 201-227.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000141&pid=S0873-6561201300030000700003&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<!-- ref --><p>CRUMMEY, Donald, 1986, “Banditry and resistance: noble and peasant in nineteenth-century Ethiopia”, in Donald Crummey (org.), <i>Banditry</i><i>, Rebellion, and Social Protest in Africa</i>. Londres, James Currey,   133-149.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000143&pid=S0873-6561201300030000700004&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>DE LANNOY, Michel, 1994, “La voix dans son   espace”, in Jacques Coget (org.), <i>L’homme, l’animal et la musique</i>. St.-Jouin-de-Milly, FAMDT Editions.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000145&pid=S0873-6561201300030000700005&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>FERNYHOUGH, Timothy, 1986, “Social mobility and   dissident elites in Northern Ethiopia: the role of   Bandits, 1900-69”, in Donald Crummey (org.), <i>Banditry</i><i>, Rebellion, and Social Protest in Africa</i>. Londres, James Currey,   151-172.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000147&pid=S0873-6561201300030000700006&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>HOBEN, Allan, 1973, <i>Land Tenure among the Amhara of Ethiopia: The   Dynamics of Cognatic Descent.</i> Chicago, The University of Chicago Press.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000149&pid=S0873-6561201300030000700007&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>HOBSBAWM, Eric,   1972, <i>Les bandits.</i> Paris, La   Découverte.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000151&pid=S0873-6561201300030000700008&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<!-- ref --><p>LEVINE, Donald, 1965, <i>Wax and Gold:   Tradition and Innovation in Ethiopian Culture</i>.   Chicago, The University of Chicago Press.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000153&pid=S0873-6561201300030000700009&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>McCANN, James, 1995, <i>People of the Plow: an Agricultural History of Ethiopia.</i> Madison, The University of Wisconsin Press.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000155&pid=S0873-6561201300030000700010&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>MESSING, Simon, 1957, <i>The   Highland-Plateau Amhara of Ethiopia</i>.   Philadelphia, University of Pennsylvania,   thèse de doctorat.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000157&pid=S0873-6561201300030000700011&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>MORAND, Katell,   2008, “Chanter pour soi: La <i>tïzïta</i><i> </i>du berger”, <i>Annales d’Ethiopie</i>,<i> </i>XXIII: 45-59.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000159&pid=S0873-6561201300030000700012&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>MORAND, Katell,   2010, “Fragments de vies: quand les bergers se racontent par la musique”,   in G. D’Agostino, M. Kilani et S. Montes (orgs.), <i>Histoires de vies,   témoignages, autobiographies de terrain</i><i>: Formes d’énonciation et de textualisation</i>.   Munich, Lit Verlag, 257-272.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000161&pid=S0873-6561201300030000700013&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     ]]></body>
<body><![CDATA[<!-- ref --><p>MORAND, Katell,   2011, “&#8198;Mélodies pleurées, paroles à attraper: les chants d’<i>&#1241;ngurguro</i> dans des funérailles éthiopiennes&#8198;”, <i>Cahiers   de Littérature Orale</i>, 69: 57-78.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000163&pid=S0873-6561201300030000700014&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>MORAND, Katell,   2012, <i>Solitudes habitées</i><i>: Le chant, le souvenir et le conflit chez   les Amhara du Go&#287;&#287;am (Éthiopie)</i>.   Nanterre, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, thèse de doctorat.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000165&pid=S0873-6561201300030000700015&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>SEYDOU, Christiane, 1991, <i>Bergers des mots</i><i>: poésie peule du Mâssina</i>.   Issy-les-Moulineaux, Les Belles Lettres.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000167&pid=S0873-6561201300030000700016&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>     <!-- ref --><p>SPITTLER, Gerd, 2001, “Le berger et la solitude”, in Papa Samba Diop et Hans-Jürgen Lusenbrick (orgs.), <i>Littératures   et sociétés africaines: Regards comparatistes et perspectives interculturelles</i>.   Tübingen, G. Narr Verlag, 219-228.    &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;[&#160;<a href="javascript:void(0);" onclick="javascript: window.open('/scielo.php?script=sci_nlinks&ref=000169&pid=S0873-6561201300030000700017&lng=','','width=640,height=500,resizable=yes,scrollbars=1,menubar=yes,');">Links</a>&#160;]<!-- end-ref --></p>         <p>&nbsp;</p>       <p><b>NOTES</b></p>       ]]></body>
<body><![CDATA[<p><a href="#_ftnref1" name="_ftn1" title="">[1]</a>       Commentaire d’Abäba T’asaw.</p>       <p><a href="#_ftnref2" name="_ftn2" title="">[2]</a>       Le <i>qäbäle</i>, la plus petite unité administrative de l’Etat éthiopien.</p>         <p><a href="#_ftnref3" name="_ftn3" title="">[3]</a>       La quasi-totalité de la population de cette région appartient à l’Eglise orthodoxe éthiopienne.</p>         <p><a href="#_ftnref4" name="_ftn4" title="">[4]</a>       Ce sont, plus précisément, les mots d’un ami de l’explorateur (Bruce 2004 [1790-92]: 93).</p>         <p><a href="#_ftnref5" name="_ftn5" title="">[5]</a>       Chanté par Gät&#1241;nnät Gäbru.</p>         <p><a href="#_ftnref6" name="_ftn6" title="">[6]</a>       Comme le souligne par exemple Christiane Seydou (1991) à propos des bergers peuls du Mâssina.</p>         <p><a href="#_ftnref7" name="_ftn7" title="">[7]</a>       L’un des tous premiers habitants de la localité à finir sa scolarité secondaire, Täsämma est maintenant instituteur dans une autre localité de la vallée.</p>         <p><a href="#_ftnref8" name="_ftn8" title="">[8]</a>       Le verbe     “&#8198;manger&#8198;” ne doit pas être pris dans un sens restrictif ; il est     couramment employé pour signifier “&#8198;blesser&#8198;” (le feu ou un chien peuvent “&#8198;manger&#8198;” une personne).</p>         <p><a href="#_ftnref9" name="_ftn9" title="">[9]</a>       “The attitudes of civilian Amhara towards the <i>shifta</i> combine fear and dislike with a strong tendency toward idealization.&#8198;[…]     He is guabaz, the great Amhara virtue that embodies bravery, fierciness, hardihood and general male competence” (Levine 1965: 244).</p>         <p><a href="#_ftnref10" name="_ftn10" title="">[10]</a>     Chanté par Gännätu Bilaw.</p>         ]]></body>
<body><![CDATA[<p><a href="#_ftnref11" name="_ftn11" title="">[11]</a>     Pour les questions de     parenté, on peut se référer à Hoben (1973) et Morand (2011, 2012).</p>         <p><a href="#_ftnref12" name="_ftn12" title="">[12]</a>     Voir le poème en exergue de     cet article. “&#8198;Nature&#8198;” est un substantif masculin en amharique. Il     faut aussi souligner que cette personnification, spécifique aux poèmes chantés, est pour ainsi dire inexistante dans le langage ordinaire.</p>         <p><a href="#_ftnref13" name="_ftn13" title="">[13]</a>     Chanté par Geta&#269;aw Assäfa.</p>         <p><a href="#_ftnref14" name="_ftn14" title="">[14]</a>     Chanté par Gät&#1241;nnät Gäbru.</p>         <p><a href="#_ftnref15" name="_ftn15" title="">[15]</a>     Exemples données par Gät&#1241;nnät Gäbru.</p>         <p><a href="#_ftnref16" name="_ftn16" title="">[16]</a>     Je me suis étendue longuement     sur le concept de <i>t&#1241;z&#1241;ta</i> et sur les mécanismes de cette remémoration par la musique dans d’autres publications (Morand 2008, 2010, 2011).</p>         <p><a href="#_ftnref17" name="_ftn17" title="">[17]</a>     Conversation avec Sisay Fasigaw. Il faut préciser     que le père en question était alors en prison pour un double meurtre, après     avoir vécu deux ans dans la forêt en tant que bandit. L’histoire de cette     famille, telle qu’elle transparaît à travers la pratique du chant, est racontée en détail dans Morand (2012).</p>         <p><a href="#_ftnref18" name="_ftn18" title="">[18]</a>     Selon l’usage, les auteurs éthiopiens sont indexés par leur prénom suivi du prénom de leur père.</p>      </body> </html>      ]]></body><back>
<ref-list>
<ref id="B1">
<nlm-citation citation-type="">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[ASHENAFI]]></surname>
<given-names><![CDATA[KEBEDE]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[The Music of Ethiopia: Its Development and Cultural Setting]]></source>
<year>1971</year>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B2">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[BRUCE]]></surname>
<given-names><![CDATA[James]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Voyage aux sources du Nil, 1769-1770]]></source>
<year>2004</year>
<publisher-loc><![CDATA[Paris ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[Karthala]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B3">
<nlm-citation citation-type="journal">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[CAULK]]></surname>
<given-names><![CDATA[Richard]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="en"><![CDATA[Bad men of the Borders: shum and shefta in Northern Ethiopia in the 19th century]]></article-title>
<source><![CDATA[The International Journal of African Historical Studies]]></source>
<year>1984</year>
<volume>17</volume>
<numero>2</numero>
<issue>2</issue>
<page-range>201-227</page-range></nlm-citation>
</ref>
<ref id="B4">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[CRUMMEY]]></surname>
<given-names><![CDATA[Donald]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="en"><![CDATA[Banditry and resistance: noble and peasant in nineteenth-century Ethiopia]]></article-title>
<person-group person-group-type="editor">
<name>
<surname><![CDATA[Crummey]]></surname>
<given-names><![CDATA[Donald]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Banditry, Rebellion, and Social Protest in Africa]]></source>
<year>1986</year>
<page-range>133-149</page-range><publisher-loc><![CDATA[Londres ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[James Currey]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B5">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[DE LANNOY]]></surname>
<given-names><![CDATA[Michel]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="fr"><![CDATA[La voix dans son espace]]></article-title>
<person-group person-group-type="editor">
<name>
<surname><![CDATA[Coget]]></surname>
<given-names><![CDATA[Jacques]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[L’homme, l’animal et la musique]]></source>
<year>1994</year>
<publisher-loc><![CDATA[St.-Jouin-de-Milly ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[FAMDT Editions]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B6">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[FERNYHOUGH]]></surname>
<given-names><![CDATA[Timothy]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="en"><![CDATA[Social mobility and dissident elites in Northern Ethiopia: the role of Bandits, 1900-69]]></article-title>
<person-group person-group-type="editor">
<name>
<surname><![CDATA[Crummey]]></surname>
<given-names><![CDATA[Donald]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Banditry, Rebellion, and Social Protest in Africa]]></source>
<year>1986</year>
<page-range>151-172</page-range><publisher-loc><![CDATA[Londres ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[James Currey]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B7">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[HOBEN]]></surname>
<given-names><![CDATA[Allan]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Land Tenure among the Amhara of Ethiopia: The Dynamics of Cognatic Descent]]></source>
<year>1973</year>
<publisher-loc><![CDATA[Chicago ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[The University of Chicago Press]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B8">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[HOBSBAWM]]></surname>
<given-names><![CDATA[Eric]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Les bandits]]></source>
<year>1972</year>
<publisher-loc><![CDATA[Paris ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[La Découverte]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B9">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[LEVINE]]></surname>
<given-names><![CDATA[Donald]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Wax and Gold: Tradition and Innovation in Ethiopian Culture]]></source>
<year>1965</year>
<publisher-loc><![CDATA[Chicago ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[The University of Chicago Press]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B10">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[McCANN]]></surname>
<given-names><![CDATA[James]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[People of the Plow: an Agricultural History of Ethiopia]]></source>
<year>1995</year>
<publisher-loc><![CDATA[Madison ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[The University of Wisconsin Press]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B11">
<nlm-citation citation-type="">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[MESSING]]></surname>
<given-names><![CDATA[Simon]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[The Highland-Plateau Amhara of Ethiopia]]></source>
<year>1957</year>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B12">
<nlm-citation citation-type="journal">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[MORAND]]></surname>
<given-names><![CDATA[Katell]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="fr"><![CDATA[Chanter pour soi: La tïzïta du berger]]></article-title>
<source><![CDATA[Annales d’Ethiopie]]></source>
<year>2008</year>
<volume>XXIII</volume>
<page-range>45-59</page-range></nlm-citation>
</ref>
<ref id="B13">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[MORAND]]></surname>
<given-names><![CDATA[Katell]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="fr"><![CDATA[Fragments de vies: : quand les bergers se racontent par la musique]]></article-title>
<person-group person-group-type="editor">
<name>
<surname><![CDATA[D’Agostino]]></surname>
<given-names><![CDATA[G.]]></given-names>
</name>
<name>
<surname><![CDATA[Kilani]]></surname>
<given-names><![CDATA[M.]]></given-names>
</name>
<name>
<surname><![CDATA[Montes]]></surname>
<given-names><![CDATA[S.]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Histoires de vies, témoignages, autobiographies de terrain: Formes d’énonciation et de textualisation]]></source>
<year>2010</year>
<page-range>257-272</page-range><publisher-loc><![CDATA[Munich ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[Lit Verlag]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B14">
<nlm-citation citation-type="journal">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[MORAND]]></surname>
<given-names><![CDATA[Katell]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="fr"><![CDATA[Mélodies pleurées, paroles à attraper: les chants d’&#1241;ngurguro dans des funérailles éthiopiennes]]></article-title>
<source><![CDATA[Cahiers de Littérature Orale]]></source>
<year>2011</year>
<volume>69</volume>
<page-range>57-78</page-range></nlm-citation>
</ref>
<ref id="B15">
<nlm-citation citation-type="">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[MORAND]]></surname>
<given-names><![CDATA[Katell]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Solitudes habitées: Le chant, le souvenir et le conflit chez les Amhara du Go&#287;&#287;am (Éthiopie)]]></source>
<year>2012</year>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B16">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[SEYDOU]]></surname>
<given-names><![CDATA[Christiane]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Bergers des mots: poésie peule du Mâssina]]></source>
<year>1991</year>
<publisher-loc><![CDATA[Issy-les-Moulineaux ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[Les Belles Lettres]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
<ref id="B17">
<nlm-citation citation-type="book">
<person-group person-group-type="author">
<name>
<surname><![CDATA[SPITTLER]]></surname>
<given-names><![CDATA[Gerd]]></given-names>
</name>
</person-group>
<article-title xml:lang="fr"><![CDATA[Le berger et la solitude]]></article-title>
<person-group person-group-type="editor">
<name>
<surname><![CDATA[Diop]]></surname>
<given-names><![CDATA[Papa Samba]]></given-names>
</name>
<name>
<surname><![CDATA[Lusenbrick]]></surname>
<given-names><![CDATA[Hans-Jürgen]]></given-names>
</name>
</person-group>
<source><![CDATA[Littératures et sociétés africaines: Regards comparatistes et perspectives interculturelles]]></source>
<year>2001</year>
<page-range>219-228</page-range><publisher-loc><![CDATA[Tübingen ]]></publisher-loc>
<publisher-name><![CDATA[G. Narr Verlag]]></publisher-name>
</nlm-citation>
</ref>
</ref-list>
</back>
</article>
